Cœurs séchés (un plat qui se mange froid)

Tu m’écœures.

Avec ton usine à morve, ta factorerie de larmes, cet atelier où tu brises les femmes à la chaîne, où tu piétines un-à-un les cœurs de toutes celles qui ont espéré être ton unique.

Ensuite tu les fais sécher, accrochés par des rubans aux crocs de boucher que tu as vissés au plafond. Des bouquets de cœurs séchés. Tu aimes ça. Ça t’inspire. Connard.

Lorsque tu as parlé de coup de foudre, j’aurais dû écouter la petite voix en moi qui me disait : Méfie-toi ! Le décor était d’un kitsch à vomir. Le café était tellement parisien, le serveur tellement caricatural, la baguette tellement croustillante à l’extérieur et moelleuse de la mie, les clients de la terrasse tellement fumeurs de Gitanes… C’était à en brailler. Même le ciel s’était mis de la partie avec sa lumière jaune et ses nuages cotonneux grassouillets.

Notre rencontre fortuite dans un « setting » au cachet pittoresque à la noix : un rêve de gamine du Nouveau Monde. Les grandes cités qui font rêver les touristes sont en réalité des villes ordinaires qui appartiennent tout à fait à la vraie vie, des villes très grandes où l’existence est rude et le quotidien sans pitié. Des villes qui veulent vous avaler.

Et dans cette ville-là, j’étais tellement distraite par le décor qu’il y a eu notre rencontre. Je l’ai laissée advenir. (Il y a pourtant des lunes et des lustres que je sais me protéger des scènes qui font trop cinéma et des mecs comme toi ! C’est tellement bête et con, je n’en reviens toujours pas ! Tu as quand même réussi à m’avoir avec un savoir-faire plus que douteux.)

Mais voilà, les gens comme toi et les gens comme moi ne peuvent que faire équipe dans une sorte de partie d’échecs sado-maso où tous les coups sont joués d’avance. Tu m’as eue. Pour que le cliché soit consommé tu t’es vite lassé et maintenant tu me voudrais sur ton étal.

Ma folie des grandeurs ne supporte pas les histoires ordinaires – ça, tu ne l’avais pas prévu, hein ?

Alors je ne te/me laisserai pas faire. Je vais venir chez toi avant que tu m’y invites et je vais t’en faire voir de toutes les couleurs. Je vais te casser en mille morceaux, je vais te démonter et te détruire, je vais te décâlisser et te déconcrisser, je vais te désagréger, te désorganiser et te décomposer, ciboire, cheville-à-cheville-boulon-à-boulon-clou-à-clou-vis-à-vis.

J’ai vu que tu avais mis un nouveau crochet à ton plafond, pour ton prochain bouquet de cœurs séchés. Tu ne le sais pas encore mais je te le réserve, celui-là. Je t’y pendrai par les c.