Cet endroit qui ressemble à un terminus

J’avoue que la France ne m’a jamais empêché de dormir. Les Parisiens ne m’intimidaient pas – ou alors à bout portant, comme tout le monde, mais l’Europe était si loin et les billets d’avion si onéreux…

Il faut dire que je ne rêvais pas de percer en France. Cet improbable événement eut-il dû se produire, je m’en serais accommodé ; mais autrement, je me préoccupais autant des vieux pays que de l’attribution des radiofréquences de la bande AM.

(L’exemple est peut-être mauvais. Il m’arrive d’être nostalgique des soirées de baseball au AM.)

Ça ne m’a pas empêché, au courant des années 90, de trouver comme bien des auteurs québécois que l’américanité était un concept formidable.

Pour de nombreux auteurs, les États-Unis permettaient de s’affranchir de la caution morale de la France, voire de la manière française.

Les États-Unis représentaient le repoussoir idéal. Le vingtième siècle avait été sauvagement favorable à nos voisins du sud – pour le meilleur et pour le pire. Ils projetaient l’image d’un peuple d’action, avant-gardiste, batailleur, à la fois capable d’engendrer les cultures de masse les plus massives, et les contre-cultures les plus subversives.

Les Québécois étaient-ils vraiment plus compatibles avec les Américains qu’avec les Français ? Difficile de trancher. Nous étions certes issus, nous aussi, d’un substrat social où les intellectuels n’étaient pas très valorisés. De là, peut-être, venait notre désir d’opposer aux bonzes de l’Académie, des écrivains qui pêchaient le requin-marteau, frayaient avec les Hells Angels, inventaient le cyberespace.

Mais ces attrayants clichés ne répondaient pas à la question : étions-nous plutôt américains, ou plutôt français ?

En ce qui me concerne, la question était floue. Il faut dire que j’étirais à volonté la membrane élastique de l’américanité, jusqu’à recouvrir un peu m’importe quoi. Douglas Coupland, par exemple, un auteur de Vancouver, appartenait pour moi au domaine américain. Haruki Murakami aussi, puisqu’il était traduit par des Américains, et que ces traductions m’étaient plus familières que celles signées par des Français.

Coupland et Murakami étaient des satellites artificiels américains.

Parlant de satellite, il est facile de se laisser abuser par la question de la proximité géographique. Il se trouve néanmoins que la proximité a le dos large.

Je le sais : j’ai grandi à 42 kilomètres de la frontière américaine.

Durant des années, dans mon enfance, je me suis installé chaque samedi matin devant le Rocky and Bullwinkle Show, diffusé par un canal de Burlington, au Vermont. Je ne pigeais pas un mot de ce qui se passait à l’écran. Ça bougeait, ça faisait du bruit, il y avait un orignal débonnaire et un écureuil volant. Les pauses publicitaires étaient accaparées par la US Air Force et les Cap’n Crunch (fortifiés avec 12 vitamines essentielles). Il flottait un puissant parfum de Guerre froide.

À 7 heures, tanné de ne rien comprendre, je syntonisais Radio-Canada. On y passait des dessins animés japonais doublés en France, entrecoupés de publicités américaines doublées au Québec. À 10 heures, j’éteignais la télé et je me plongeais dans des bandes dessinées belges.

Même à 42 kilomètres, je n’étais pas américanisé : simplement satellitaire.

Je ne peux nier qu’il y ait eu, peut-être, des influences particulières – surtout pour un apatride comme moi, qui s’alimente essentiellement de textes anglo-saxons en version originale –, mais je n’irais plus m’en réclamer sur le plan identitaire. À quoi bon troquer un cousinage pour un autre ?

Moi, lorsqu’on me dit Cousin de personne, j’entends prendre l’expression au pied de la lettre.

•••

En vérité, tout cela est la chronique d’un épuisement.

Je suis venu à bout de toutes mes obsessions. J’ai été américaniste, américano-latiniste, ambivalent, francophoniste, souverainiste, nordiciste, exogamiste, grégariste, confusionniste, montréaliste, individualiste – et me voici arrivé dans ce vaste endroit qui ressemble à un terminus : je crois désormais qu’il est sans intérêt de lire (ou de ne pas lire) un roman parce qu’il est québécois.

Ne devrait-il pas être anecdotique que Jorge Luis Borges soit argentin, Haruki Murakami japonais, et Jacques Ferron québécois ?

Je viens d’évoquer Borges, sans doute n’est-ce pas innocent. Sa bibliothèque de Babel cristallise le grand courant structuraliste du vingtième siècle : un lieu dépouillé de toute nationalité, aléatoire et récursif, peuplé de lecteurs assemblés en cubicules et en tribus obsessives-compulsives.

Personne n’a mieux décrit le Web que Borges, en 1941.

Et, à bien y penser, rien ne décrit mieux ma posture identitaire actuelle : plutôt que des cousinages stricts, je nourris désormais un réseau d’affiliations fluctuantes – technophiles, luddites, portageurs, haïkistes et sérialistes, natifs et non-natifs, brévissimes et bavards, bricoleurs ironiques, biologistes et astronomes, anonymes innombrables et (même) quelques écrivains.

Les blasés qualifieront cet amalgame de rétrograde et postmoderne. Pour moi, il s’agit du dernier degré de résistance à la taxonomie. Une réaction immunitaire, possiblement pathologique – mais que serait un romancier sans ses pathologies ?

 

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