Autour de Roger Des Roches indélébile

S’il est un domaine où le Québec n’est le cousin de personne, c’est bien en poésie.

Vivante et éclectique, la poésie québécoise compte sur plusieurs maisons d’édition dynamiques, une relève de jeunes poètes talentueux et plusieurs poètes ayant écrit dans la durée une œuvre importante et, dans certains cas, majeure. Si en France on a bien connu Gaston Miron et qu’on est désormais familier des œuvres de Claude Beausoleil et d’Hélène Dorion, il est urgent maintenant de vous présenter un autre de nos poètes contemporains les plus importants : Roger Des Roches.

©Nathalie Constans

Ayant commencé à écrire très jeune, Roger Des Roches soumet des poèmes à un éditeur pour la première fois à l’âge de 15 ans, encore sous le choc de sa lecture de Je (1965), le premier recueil de Denis Vanier. Il publiera ses premiers poèmes dans la revue des Herbes Rouges en 1968 et son premier recueil (Corps accessoires) en 1970, la même année que L’homme rapaillé de Gaston Miron. Alors qu’une bonne partie de la poésie de l’époque se veut nationaliste, celle de Roger Des Roches s’inscrit d’emblée dans le vaste territoire de la tendresse et de l’érotisme, de même que dans le formalisme de la jeune génération, dont il deviendra lui-même un poète phare. Son parcours est d’ailleurs indissociable de celui des Herbes Rouges, son éditeur de ses débuts à aujourd’hui, qui a publié une bonne part des auteurs marquants des 45 dernières années, en particulier ceux qu’on a associés à la « contre-culture ».

Les premiers recueils de Des Roches sont donc plutôt formalistes et expérimentaux, comme ceux de plusieurs auteurs de sa génération : influencés entre autres par le structuralisme, les poètes s’amusent alors à brouiller les pistes et à charger la poésie de métatexte, rebutant au passage nombre de lecteurs qui ne se retrouvent pas dans cette « poésie pour les poètes » réfléchissant à l’écriture même et mettant en scène le sujet écrivant. Sans compter les parenthèses, notes en bas de page, blancs, majuscules et toutes ces stratégies typographiques utilisées pour (entre autres !) dérouter le lecteur. À ce titre, la poésie de Roger Des Roches fait partie des textes ayant le mieux vieilli. On pourrait à la rigueur lui reprocher dans quelques recueils une certaine opacité (si vous tenez absolument à lui reprocher quoi que ce soit…), mais sa poésie contient dès ses débuts les prémisses de sa langue singulière, ses caractéristiques qui en font encore aujourd’hui une si belle et exigeante expérience du langage, notamment ses jeux/ruptures syntaxiques et ses mots-valises (ou ses « mots agglutinés », comme dans son titre dixhuitjuilletdeuxmillequatre).

L’influence des surréalistes sur sa poésie est assez marquante à ses débuts. Le poète lui-même ne cesse de lire les surréalistes et de s’en inspirer, si l’on se fie à ses citations de L’homme approximatif de Tristan Tzara (en exergue à Corps accessoires (1970) et à Nuit, penser (2001), à plus de 30 ans d’intervalle !) et à son titre Le nouveau temps du verbe être (2011), emprunté à André Breton (du poème « Clair de terre »). Toutefois, l’influence du surréalisme se fait de plus en plus subtile au fil de l’œuvre, cédant peu à peu le pas à un lyrisme dépouillé dans une poésie toujours aussi sensuelle, souvent érotique.

Non seulement Roger Des Roches a réussi à écrire une œuvre qu’on peut toujours lire et relire, mais la sortie d’un de ses nouveaux livres demeure toujours un événement attendu, de sorte qu’il est pour moi un poète autant des années 2000 et 2010 que des années 70, tant sa voix est forte et singulière. Si on relit avec bonheur Tous, corps accessoires… et Le cœur complet, ses rétrospectives regroupant ses textes de 1969 à 1982 (et ajoutez-y Le soleil tourne autour de la Terre et La réalité), d’aucuns vous diront que ses meilleurs recueils sont peut-être ceux qu’il a publiés depuis Nuit, penser,incluant Le verbe cœur, publié aux éditions de la courte échelle (le plus beau recueil de poésie jeunesse qu’il m’ait été donné de lire !), Le nouveau temps du verbe être (dont une suite poétique a remporté le Prix de la bande à Mœbius) et, surtout, dixhuitjuilletdeuxmillequatre,un chef-d’œuvre sur le deuil. Événement plutôt inusité dans le milieu littéraire québécois : dixhuitjuillet… n’ayant pas été bardé de prix comme on s’y serait alors attendu, 72 personnes du milieu littéraire (auteurs, critiques, éditeurs, etc.)se sont concertées pour ni plus ni moins créer un prix, le Prix Chasse-Spleen, le remettre à Des Roches et souligner l’engouement généralisé suscité par son livre. Un geste exceptionnel d’une solidarité peu commune pour un livre exceptionnel, que plusieurs ont comparé à un autre classique de la poésie québécoise ayant pour thème le deuil : Les heures (1987) de Fernand Ouellette. Le recueil allait finalement remporter le Prix de poésie Terrasses Saint-Sulpice de la revue Estuaire quelques mois plus tard.

En mars 2013 paraîtra enfin (tous ses livres paraissent « enfin » !) le Roger Des Roches nouveau, La cathédrale de tout. C’est tout simple : prenez-le, feuilletez-le, lisez-le. Et relisez-le. Et faites de même avec Le nouveau temps du verbe être et dixhuitjuilletdeuxmillequatre (et voyez si vous serez capable de vous arrêter en si bon chemin !). C’est un conseil d’un cousin qui vous veut du bien. Vous le constaterez par vous-même : Roger Des Roches est de ces auteurs qui ne nous quittent plus.