Figures aquiniennes, un portrait

Tous les artifices de l’intrigue ne feront jamais oublier au lecteur que derrière cet écran de décombres se cache une pauvre loque qui se prend pour Dieu. Toute intrigue est dolosive, tout personnage une imposture. […] Quand tu liras ces lignes, je serai déjà absent ; et si je n’ai pas encore décroché, ce sera tout au plus une question d’heures ou de jours, car, à vrai dire, il me presse de te trahir.
Hubert Aquin (1929-1977), Obombre.

Et il l’a trahi, son lecteur, notre Hubert Aquin. Consciencieusement, méticuleusement, sans pitié aucune. N’hésitant jamais à bafouer ses attentes paresseuses, ses aprioris confortables, ses certitudes faciles, les petites aises qu’il ne veut s’avouer telles, et jusque son idée du pacte de lecture – ou des pactes de lecture, pour ses lecteurs plus avisés, qu’il n’a pas épargnés pour autant. Celui qui disait que « l’originalité d’un récit est directement proportionnelle à l’ignorance de ses lecteurs » a réussi à taper dans les angles morts les plus improbables, trouvant systématiquement le petit recoin, la petite faille où est celé l’enfant naïf qui dort en nous tous, lecteurs, et même chez les déchiffreurs de romans les plus aguerris…

Le Québec et la Suisse ; un révolutionnaire québécois interné avant d’avoir pu révolutionner quoi que ce soit ; un roman d’espionnage pour passer le temps ; écrire faute de pouvoir agir ; écrire faute de tout faire sauter ; un narrateur-espion rattrapé par les échecs de son créateur ; une espionne blonde duplice (ou pas ?) ; un ennemi aux mille visages et identités qui n’est que le reflet éclaté du héros ; une révolution qui attend ; Cuba qui coule en flammes au milieu du Lac Léman ; un cryptogramme jamais expliqué ; une bombe dans le paysage littéraire québécois. C’est Prochain épisode – 1965.

…Parce que Hubert Aquin, c’était aussi l’écrivain et intellectuel engagé à ce point pour la cause québécoise qu’il refusa la récompense littéraire la plus importante de son pays, le Prix du Gouverneur Général du Canada, pour rester en toutes circonstances fidèle aux principes et buts (l’indépendance du Québec) qu’il défendait par ses actes et ses écrits. Hubert Aquin, qui poussait la cohérence jusqu’à l’ultime limite et qui savait parfaitement qu’il est des situations dans lesquelles il faut savoir aller trop loin…

Montréal, Grand-Bassam, Abidjan, Zurich ; un pharmacien et révolutionnaire indépendantiste québécois ; un roman confession déjanté écrit sous influence ; une laborantine canadienne-anglaise étranglée par son amant, en pleine copulation, devant les yeux ébahis d’une bande de macaques rhésus; la sœur de la morte qui tombe amoureuse d’un pharmacien et révolutionnaire ivoirien ; un manuscrit laissé par le criminel, avec annotations délirantes d’un mystérieux éditeur ; les notes de l’éditeur commentées par un deuxième mystérieux commentateur, encore moins raisonnable que le premier ; la convergence de tout à Montréal dans le bureau d’un mort qui ne l’est pas ; l’annonce de la naissance prochaine d’un enfant, fruit du viol d’une Canadienne-Anglaise par un indépendantiste québécois, futur Sauveur du Québec. C’est Trou de mémoire – 1968.

…Hubert Aquin, c’est encore cette théorie du « baroque moderne » développée pour des cours à l’Université du Québec à Montréal, en 1969-1970, construite sur l’œuvre de Céline, de Miller, de Faulkner, de Borges… Emboîtements fous, effets de miroirs étourdissants, vrais faux semblants et fausses vraisemblances, points de fuite dans lesquels vont se perdre les plus diaboliques mises en abyme… Aquin et son univers magistral, foisonnant et noir, où se côtoient le rire malin d’Orson Welles, l’abondance joycienne, la complexité nabokovienne, le lyrisme proustien, dans une langue tantôt acérée et drôle, tantôt enflammée et révolutionnaire, souvent inimitable, toujours renouvelée selon le défi romanesque ou essayistique que l’écrivain s’est lancé…

San Diego, Montréal, Lyon, Turin, l’Europe du seizième siècle et les années 1960 ; une brillante femme médecin qui a abandonné la carrière pour un mari épileptique ; « la 9e crise » qui transforme le malade en assassin ; les différentes incarnations, vraies et fausses, d’un certain Jules-César Beausang ; Renata Belmisseri, épileptique, passeuse de documents illicites, victime intégrale ; l’ombre d’Orson Welles et de F for Fake ; l’héroïne en fuite et en déchéance ; un autre viol ; un étalage d’érudition invérifiable et cynique ; un propos éminemment féministe ; Renata Belmisseri trahie et pendue ; le suicide par bulle d’air injectée ; la jalousie et la bêtise des hommes, leur irrésistible besoin de dominer et d’avilir les femmes, atemporels, inexorables. C’est L’Antiphonaire – 1969.

…Pour beaucoup de lecteurs, penseurs et écrivains québécois, Hubert Aquin est de ces auteurs dont on peut dire que chacun a le sien, tant son œuvre est riche, importante. Essais, articles, scénarios, films documentaires… et romans dans lesquels on ne sait plus qui, du cinéma ou de la littérature, a avalé l’autre…

Montréal et la Norvège ; un couple défait en voyage de noces meurtrier ; l’infidélité ; une intrigue hantée par Hamlet et Fortinbras ; du sexe ; du gore ; l’ombre de Feu Pâle de Nabokov ; anamorphoses et trompe-l’œil ; un père incestueux qui s’appelle Michel Lewandowski ; un pendentif transformé en arme castratrice ; une belle Norvégienne prénommée Eva Vos ; une mort horrible dans le Svalbard ; un roman déguisé en film infilmable ; un scénario enchâssé dans un roman philosophique. C’est Neige Noire – 1974.

…Aquin, notre plus grand traître, notre maître ensorceleur, notre poseur de bombes littéraires à nous, Québécois de toutes générations qui aimons parfois à nous faire sérieusement brasser la cage – pourvu que les mains qui le font soient habiles et que le propriétaire des mains en question ait le sens de l’humour, noir de préférence.

Et que dire de toutes ces autres délicieuses trahisons aquiniennes : récits, billets, témoignages, envolées, notes, projets désormais disponibles en BQ – Bibliothèque Québécoise. Que dire de l’inoubliable « Nos cousins de France », dont on aura compris le rôle dans ces pages virtuelles… Que dire enfin des deux romans publiés de manière posthume, aux titres évocateurs : L’Invention de la mort, terminé du vivant de l’auteur mais inédit à cause des sujets, choquants pour l’époque, qu’il abordait (l’avortement, l’adultère, la violence conjugale, les liaisons jeune-homme/femme-mûre, etc.) ou l’inachevé Obombre, dont ne subsiste qu’un plan assorti de notes (parus en Bibliothèque Québécoise) laissant présager le plus grand roman d’Hubert Aquin qui, comme son narrateur, « H.A. », se donna la mort avant de terminer son dernier livre.

Bref, Hubert Aquin, c’est l’écrivain québécois universel du XXe  siècle, qui a, pour votre toute dévouée comme pour tant d’écrivains et intellectuels de chez nous, marqué de manière indélébile le regard que l’on pose sur la littérature et sur les mondes qu’elle peut receler. C’est aussi celui qui nous apprend que « la pauvre loque qui se prend pour Dieu », auteur du livre que nous tenons, frémissants de plaisir coupable, entre les mains, aura toujours, toujours, et même à la énième relecture, l’avantage sur nous. Et le dernier mot.

 

[author] [author_image timthumb=’off’]http://www.cousinsdepersonne.com/wp/www/wp-content/uploads/2012/11/melikah_abdelmoumen.jpg[/author_image] [author_info]Mélikah Abdelmoumen est née au Québec en 1972. Elle est l’auteure de plusieurs romans (dont Chair d’assaut, Trait-d’Union, 1999 et Alia, Marchand de feuilles, 2006), d’un essai sur l’écrivain français Serge Doubrovsky (L’École des lectrices, Presses universitaires de Lyon, 2011) et de plusieurs articles et nouvelles. Elle vit en France depuis juillet 2005. En août 2012, elle fonde avec Marie Noëlle Blais l’association Cousins de personne, dédiée à la promotion de la littérature québécoise en France. Son prochain roman paraîtra chez VLB éditeur à l’automne 2013.[/author_info] [/author]

Photo d’Hubert Aquin par Mme Andrée Yanacopoulo

Comments

  1. Absolument superbe, ce webzine! Toutes mes félicitations à Marie Noëlle Blais et à Mélikah,
    AY

  2. J’ai vu récemment Prochain épisode, édition critique BQ, bien exposé, couché sur une table avec d’autres romans francophones (Huston, Nothomb…) à la librairie Gibert Joseph à Paris. Le hic, c’est qu’à + 16€ pour un poche en France, c’est hors de prix ! Très exactement le double d’un poche édité en France. A ce prix-là, notre Hubert risque de prendre la poussière. Désolée pour le commentaire prosaïque, mais bon, l’aspect financier, ça compte aussi. Sinon, très beau billet. Vous êtes une vraie aquinienne !

    • Merci pour ces mots!…
      Eh oui, la question du prix des livres québécois en France en est une de taille et qui comporte bien des ramifications. Elle mériterait à la fois d’être nuancée, étudiée, et développée (si l’on tient compte par exemple des efforts faits par la Librairie du Québec à Paris, des prix parfois plus abordables du format numérique, ou des coéditions, rachats de droits, etc.), mais sans doute par des personnes plus expertes que moi en la matière! … Et cette question du prix des livres québécois en France est bien l’une de celles qui ont motivé la création de l’association et du webzine Cousins de personne! Pour le moment, nous n’en sommes qu’au début de ce qui s’annonce une longue bataille… ou plutôt, une longue mission, terme plus juste, qui se rapproche davantage de notre état d’esprit… et cette mission, nous voulons l’envisager avec fougue et, oui, oui, optimisme!
      Amicalement,
      Mélikah A.

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