Catherine Mavrikakis ; Tout n’est pas mauve

L’avenir du Québec sera turbulent ou ne sera pas et je vais leur montrer, moi, ce que c’est que la fierté. C’est pas la Délégation du Québec à Paris qui va sauver le Québec, bande de caves. Ce sont ceux qui fabriqueront des manifestes pétaradants, des livres-bombes, des films qui feront voler en éclats toute cette belle fierté-là, tout cet establishment pourri du bon goût. Celui qui sauvera le Québec, c’est un artificier, un faiseur de terreur. C’est peut-être un Laflamme, un Laflamme-comme-on-ne-le-reconnaît-pas, un Laflamme-pas-encore-défiguré-par-l’idée-de-la-grande-littérature-québécoise-exportable-à-travers-le-monde, un Laflamme-avant-que-vous-l’ayez-neutralisé. Parce qu’au Québec, il faut hurler. Il faut que cela ait peur pour que cela se réveille… Et j’espère qu’un jour, bande de caves, vous aurez peur, peur de moi, Sappho-Didon Apostasias.
(Ça va aller, 2002)

Si vous n’avez pas encore lu Le ciel de Bay City, vous en avez probablement au moins entendu parler, et en bien. Ce roman de Catherine Mavrikakis, publié en 2008 (aux éditions Héliotrope au Québec, puis chez Sabine Wespieser en France) a en effet bénéficié d’un accueil pour le moins enthousiaste, félicité par plusieurs prix et nominations. Difficile de trouver une voix discordante au sein du consensus critique généré par l’ouvrage, tous ayant été fouettés, notamment, par sa fougue et sa grande habileté formelle. Le scénario semble se répéter avec Les derniers jours de Smokey Nelson, qui fut récemment sélectionné sur la deuxième liste du Femina 2012. Le Québec tout entier s’en est félicité. Comme à chaque fois qu’un de nos produits culturels est apprécié en France. Il y a de ces vieux réflexes.

N’empêche, on ne peut que se réjouir de ce succès, ne serait-ce que parce qu’il signifie que Mavrikakis est lue. Or, l’écrivaine n’est pas née du triomphe de Bay City, qui est en fait sa sixième œuvre de fiction. On peut certes parler de consécration, mais qui dit consécration dit confirmation d’un talent précédemment observé. Observé, malheureusement dans son cas, par trop peu. Notre objectif est ainsi d’utiliser ces quelques lignes pour inciter les lecteurs ‒ français certes, mais aussi québécois ‒ à plonger dans « le reste » de l’œuvre de l’écrivaine, qui n’est pas qu’un simple préambule aux aventures d’Amy sous le ciel mauve du Michigan.

Photo Marie-Reine Mattera

Professeure de littérature à l’Université de Montréal, Mavrikakis publie son premier roman, Deuils cannibales et mélancoliques, en 2000. Un roman dur, inventif, exigeant, rempli de douleur et de rage, un roman qu’on ne lit pas pour se détendre dans la baignoire avec une tisane. Une œuvre qui sent la mort, qui pue le sida, où on entend l’écho enroué mais fougueux des textes de Guibert. Le parallèle avec l’univers de l’auteur français n’est d’ailleurs aucunement camouflé ; pratiquement tous les amis de la narratrice s’appellent Hervé, et ils vont tous mourir, un à un, le lecteur n’ayant d’autre choix que de regarder la mort en face et de constater sa laideur. L’heure n’est décidément pas aux bons sentiments et à l’acceptation philosophico-doucereuse de la fatalité. Ce qui domine, dans ce premier roman, c’est la révolte, le dégoût, la confrontation, la violence, la souffrance. Le ton est donné.

Je vous arrête déjà. Parce que vous vous dites sûrement « Ouf ». Tout cela n’est effectivement pas très invitant. Ce n’est pas très vendeur, surtout dans le cadre d’un texte du style « belles découvertes québécoises ». Mais voilà, il faut se faire à l’idée : l’œuvre romanesque de Catherine Mavrikakis est souvent exigeante, éprouvante, parfois carrément rébarbative. Et c’est ce qui fait sa force, sa beauté. L’écrivaine rêve d’une littérature ‒ québécoise oui, mais aussi littérature point ‒ qui soit virulente, authentique, audacieuse, qui crache sur les lieux communs, qui pousse au dépassement individuel et collectif. Du coup, elle prêche par l’exemple.

Si cette « exigence » semble s’imposer comme l’un des principaux fils conducteurs de son œuvre, elle se manifeste d’une façon particulièrement éclatante dans Ça va aller (2002), deuxième roman de Mavrikakis et, soyons transparents, notre favori. Ça va aller, c’est l’histoire de Sappho-Didon Apostasias, narratrice excédée qu’on la compare sans cesse à un personnage de roman : Antigone Totenwald, héroïne d’un ouvrage culte de Robert Laflamme. Laflamme, c’est en quelque sorte l’alter-ego mavrikakien de Réjean Ducharme, cet écrivain fétiche du Québec, louangé pour son traitement ludique de la langue et ses univers tragicomiques, cet écrivain consensuel qui fait saliver les universitaires et qui s’impose comme l’un des rares repères littéraires des moins lettrés, cet écrivain correct porté aux nues par un peuple en quête de ce grand romancier qui viendrait enfin confirmer la légitimité de sa culture. Tout ce que Didon fait, il se trouve quelqu’un pour l’associer à l’attitude d’Antigone, personnage qu’elle exècre d’un roman qu’elle exècre écrit par un auteur qu’elle exècre. L’hostilité généralisée qui marque le discours de la narratrice ne devrait donc surprendre personne ‒ encore moins les habitués de Mavrikakis.

En fait, le principal drame de sa vie ‒ et là on touche à l’importante dimension méta du roman ‒ est donc d’être, en quelque sorte, prisonnière de la fiction. Et comme cette fiction laflammienne, puisqu’elle représente à ses yeux tout ce qui cloche de la littérature et de la société québécoises, ne lui convient pas mais pas du tout, Didon se débat, elle réagit avec violence, son instinct de survie la poussant à se battre pour sa liberté, pour le contrôle de son destin. Se développe dès lors, de manière flamboyante, l’archétype du protagoniste mavrikakien : un personnage fort mais abîmé, victime (ou subissant le poids) de son incompatibilité avec les autres, trouvant les gens vides et insignifiants ; une femme agressive, animée par une forte tension intérieure ; une « héroïne » intense, qui ne refoule rien et s’en vante, comme pour valider son authenticité et contraster avec la lâcheté qui l’entoure. L’écriture de Mavrikakis en est une de l’indignation, mais pas d’une indignation socioéconomique comme celle qui fait tant jaser depuis quelques temps, une espèce d’indignation dirigée vers la connerie des autres, vers la médiocrité ambiante, vers le déni généralisé de la merditude du monde, vers la calice de complaisance intellectuelle qui s’autocongratule de ses calices d’idées reçues. Comme on le disait, ça peut parfois être lourd et barbant, mais ça réveille et stimule l’esprit critique. Ça fera au moins ça de gagné.

Sans doute pourrions-nous même voir dans cette lutte opposant Didon à sa préexistence littéraire ‒ allons, osons, puisque cela est cohérent avec notre mission ‒ une métaphore de ce désir qu’a Mavrikakis de voir la littérature québécoise s’affranchir de cette grille de réception sclérosée qui condamne chaque nouvelle œuvre à n’être lue qu’à la lumière de modèles prétendument canoniques, mais réellement caducs. Car il serait malhonnête de ne réduire Ça va aller qu’à sa trame narrative, aussi brillamment orchestrée soit-elle. Une bonne partie du roman pourrait en effet, au premier ou au deuxième degré, être considérée comme un véritable pamphlet tirant à boulets rouges sur la littérature québécoise, qui «vi[t] heureuse dans la honte refoulée d’elle-même». En fait, selon Didon, cette littérature nationale n’a connu qu’une seule œuvre valable parce que lucide, intense et non-réductible à une idée préconçue : celle, tiens tiens, d’Hubert Aquin. Difficile d’ailleurs de ne pas établir de parallèle stylistique entre les deux œuvres, qui ont toutes deux un faible évident pour les envolées lyriques aussi enthousiastes que désillusionnées.

La tirade amère sur l’état des choses atteint son paroxysme avec Fleurs de crachat (2005), troisième roman adoptant la forme d’un long soliloque où est plus que jamais distillée l’indignation mavrikakienne. Puis, avec Omaha Beach (2008), un oratorio, on sent le vent légèrement tourner, on sent l’auteure entrer dans une nouvelle phase de son œuvre, celle de l’américanité qui fit le délice des critiques de Bay City et de Smokey Nelson. Le contexte change, mais la fougue et la lucidité demeurent intactes. À la lecture de l’ensemble de ses textes, pas de doute possible : Catherine Mavrikakis est une écrivaine majeure. Probablement la meilleure écrivaine québécoise actuelle. Il n’en tient maintenant qu’à nous à ne pas tomber dans le piège de l’idolâtrie, pour lui épargner le destin littéraire momifié de son Laflamme-Ducharme. Montrons-lui que nous l’avons comprise.