From Numéro 4 – Littérature et cinéma

Septembre est désormais un monstre aux mille mots : des pages et des pages noircies, des auteurs anxieux, des éditeurs envieux, des critiques (parfois) consensuels, des libraires débordés et des lecteurs perdus devant les centaines de titres de la rentrée. Comme il en est souvent de l’actualité, parfois, trop, c’est trop. Qui bombardera le premier ? Les lendemains sont perpétuellement les amnésies de la veille.

Prendre le contre-pied de pareil mouvement de foule, souvent commercial et guindé, c’est peut-être de proposer moins mais mieux. C’est limiter, circonscrire, aimer et guider. Loin derrière les tapis rouges de Cannes ou d’Hollywood, encore loin avant les rendez-vous des Goncourt et consorts, Cousins de personne propose un rendez-vous allégé – tel un déjeuner santé – et souhaite en ses lignes souligner les irréductibles liens entre littérature et cinéma. Les mots des uns nourrissent les images des autres, et parfois l’inverse…

Les ménageux

•Samuel Archibald•Le sel de la terre•Confessions d’un enfant de la classe moyenne• Tout le rêve de la démocratie est d’élever le prolétaire au niveau de bêtise du bourgeois. Gustave Flaubert La classe moyenne constitue aujourd’hui un groupe social dont tous ou presque se réclament. Avez-vous beaucoup d’amis qui n’en fassent pas partie ? Connaissez-vous beaucoup de politiciens, de droite comme de gauche, qui ne prétendent la défendre ? La notion de classe sociale est par définition éminemment conflictuelle. Elle fait directement référence aux intérêts antagonistes des groupes sociaux dont est composée la société. Lorsqu’on y adjoint l’adjectif moyenne on la…

Fenêtres sur l’humanité

•François Blais•La classe de madame Valérie• Entre roman choral et arborescence de caractères au sens où l’entend Jean de La Bruyère, La classe de madame Valérie, ce sont vingt-cinq élèves et leur enseignante de cinquième année, en 1990. Ce sont aussi vingt-cinq jeunes cégépiens, en 1997. Et enfin, vingt-cinq vendeurs de thermopompes slash danseuses érotiques slash tueurs en série, en 2011. Avec une accumulation de moments charnières de leurs existences, perçus comme autant d’ouvertures vers leurs intériorités, l’auteur nous étonne avec cette constitution d’un monde fictif intelligemment représentatif de notre humanité. Blais y va d’une alternance de points de vue,…

Là où le monde déborde*

•Samuel Archibald•Arvida• Des histoires de fantômes et d’animaux disparus qui frôlent le fantastique. Des derniers nés mésadaptés qui, après en avoir longtemps rêvé, s’essaient au banditisme revanchard sans beaucoup de succès. Une équipe de hockey qui n’arrive pas à pousser l’abnégation assez loin pour ne pas gagner contre leurs anciens héros de la Ligue nationale. Des échecs amoureux en forme de fausses maisons hantées. Un détour osé par le Japon, très troublant. Tout ça et bien d’autres choses encore, unies par un même fil à trois brins : une mémoire qui fonctionne trop bien, le souci de se tenir au plus…

Pourquoi écrire

•Alain Farah•Pourquoi Bologne• Je ne pense jamais de manière linéaire, je mets tout ce qui m’importe dans un sac, je secoue et j’observe ce que ça donne Ridley Scott Nous sommes en 2012, des extraterrestres nains sont sur le point d’envahir la Terre, Alain Farah contemple l’avenue McGregor et le réservoir McTavish par la fenêtre de son bureau. Ou bien est-ce plutôt : on est en 1962, Alain Farah s’enferme comme à son habitude pour écrire. Après l’avoir surpris à discuter avec les personnages d’une vieille photographie, Candice, sa secrétaire, lui conseille d’aller consulter un psychiatre de l’hôpital voisin. Une chose…

Gabrielle Roy : l’écriture comme destin

Comme c’est long d’arriver à ce que l’on doit devenir! D’ailleurs, lorsqu’on y est, c’est déjà le temps d’aller plus loin. [1] Faire connaître, et ultimement, aimer l’écriture de Gabrielle Roy est sans doute un défi. S’il est assez facile d’approcher et d’apprécier l’œuvre de l’écrivaine, discourir sur une prose si ample, fluide et sans pareille donne un certain vertige à celle qui ne voudrait pas rater sa tentative de séduction. Gabrielle Roy suivra sa destinée : elle sera écrivain. Robert Lalonde, auteur québécois, fervent admirateur de Gabrielle Roy, dit : « Il faut avoir de quoi écrire, et c’est bien plus…

Rentrée à rebours

Septembre est désormais un monstre aux mille mots : des pages et des pages noircies, des auteurs anxieux, des éditeurs envieux, des critiques (parfois) consensuels, des libraires débordés et des lecteurs perdus devant les centaines de titres de la rentrée. Comme il en est souvent de l’actualité, parfois, trop, c’est trop. Qui bombardera le premier ? Les lendemains sont perpétuellement les amnésies de la veille. Prendre le contre-pied de pareil mouvement de foule, souvent commercial et guindé, c’est peut-être de proposer moins mais mieux. C’est limiter, circonscrire, aimer et guider. Loin derrière les tapis rouges de Cannes ou d’Hollywood, encore loin avant…

À partir de rien

On tenterait à tout prix de l’éviter qu’on n’y arriverait pas, pas chez Cousins de personne en tout cas, et qui plus est dans ce numéro consacré à un fécond croisement de genres : de la littérature au cinéma. Pourquoi pas le théâtre et la chanson, avec ça ? et même les arts visuels ? Il y a une vingtaine d’années, dans un texte publié dans le journal Voir de Montréal, l’auteure Monique Proulx évoquait la difficulté de décrire sa première rencontre avec cette grande figure (pourtant absente) de la littérature du Québec en des termes qu’on a diablement envie de lui emprunter, là,…

La grosse amour

C’est au tout début des années quatre-vingt, dans une petite salle d’art et d’essai (comme on les appelait à l’époque), rue du Faubourg-Montmartre, à Paris, que j’ai vu pour la première fois « les Bons débarras ». J’avais vu très peu de films québécois, sans doute un ou deux Gilles Carle (parce qu’on pouvait y voir Carole Laure à poil), mais c’est à peu près tout. Je suis allé voir ce film parce que le réalisateur avait le même nom que l’un de mes cinéastes préférés : Mankiewicz, dont j’aimais presque tout et particulièrement « The Ghost and Mrs. Muir…

Genèse laurentienne

Il fallait bien parfois que le soleil monte un peu de rougeur aux vitres pour que nous nous sentions moins seuls il y venait alors quelque souvenir factice de la beauté des choses et puis tout s’installait dans la blancheur crue du réel qui nous astreignait à baisser les paupières Marie Uguay 1. Laurentie ou Laurentia : paléocontinent qui comprenait l’Amérique du Nord et le Groenland. 2. Laurentie : « Mot créé récemment pour désigner le pays habité par les Canadiens français et dont le fleuve Saint-Laurent est la note géographique principale. » (Flore laurentienne, Frère Marie-Victorin, 1935) 3. Laurentie,…

Mes monstres : femmes sans queues

Je suis une mauvaise lectrice. N’importe qui peut me faire avaler n’importe quoi. Je lis comme certains consomment de la pornographie ; l’effort artistique est peu important, tant que l’essentiel y est. Les mots comme les organes se joignent pour créer des images, des émotions, pour chatouiller l’imaginaire, j’avale, je gobe, j’accepte. Je suis une mauvaise critique. Mon appréciation littéraire est directement liée à ma digestion des œuvres. Je suis une mauvaise intellectuelle. Mes études littéraires, La grande bouffe : le prétexte ultime à une orgie de mots, où l’on croque l’adverbe et le pronom possessif, à peine le temps de déglutir…