From Numéro 1 – Les origines

Ne nous méprenons pas, il ne s’agit pas, en tant qu’auteurs ou littérateurs québécois, de chérir comme ultime rêve d’être reconnu par ce grand vaisseau mère que serait la France.

Il ne s’agit pas non plus de devenir sectaires, ou de se fermer aux autres francophonies.

Ni d’infliger à la France littéraire le traitement dont, à tort ou à raison, les Québécois se plaignent. Encore moins de prétendre parler de la francophonie dans son entièreté, comme d’un bloc homogène. La littérature québécoise présente une spécificité par rapport aux autres littératures d’expression française : cette chose à explorer que l’on pourrait appeler l’américanité. Mais elle n’en est pas pour autant uniforme ou monolithique. Plutôt diverse, et vaste. C’est ce que nous nous sommes attachés à faire dans ce numéro inaugural : montrer cette vastitude, cette diversité.

Une saison dans Griffintown

•Marie Hélène Poitras•Griffintown• Un bâtiment mythique qui se désagrège, un arrière-plan mêlant densité urbaine et vastitude céleste, un revolver ancien aux motifs finement travaillés : la couverture du dernier roman de Marie Hélène Poitras vise dans le mille. Elle évoque la fin d’une époque, celle du quartier Griffintown et de la tradition cochère à Montréal. Outre l’illustre enseigne de la Farine Five Roses, Griffintown abrite également (mais pour combien de temps encore ?) les écuries des chevaux de calèches qui sillonnent le quartier voisin du Vieux-Montréal. C’est dans ce monde en voie d’extinction, dans ce Far Ouest québécois où les…

Verrats et ferrovipathes (suggestions de lecture pour la rentrée)

C’était à peu près à ce temps-ci de l’année. J’avais à peine plus de vingt ans. Je discutais avec un ami immigré écossais complètement déjanté et délicieusement provoc’. Son pays me fascinait, m’intriguait. Il était réalisateur et moi, cinéphile. Il brandissait sous mon nez un de ces magazines spécialisés qui vous permettaient de découvrir, des mois avant tout le monde, le prochain phénomène incontournable du cinéma underground du Royaume-Uni. En couverture, en noir et blanc, un jeune homme au crâne rasé, costard rayé et Converse aux pieds, posait indolent dans une mise en scène où le glam-trash se mêlait à une esthétique…

Fragile et rompu

•Mélissa Verreault•Point d’équilibre• Je trouve l’équilibre impondérable entre les deux C’est là sans appui que je me repose St-Denys-Garneau Dans la vie, tout est question d’équilibre. On parle d’équilibre alimentaire, budgétaire, psychologique, et j’en passe. À la fois symbole de force et de précarité, l’équilibre est en quelque sorte le lieu où des éléments opposés, du moins en confrontation, se stabilisent en une tranquille harmonie. Et c’est ce lieu précis que cherchent les personnages des 11 fictions qui composent le recueil Point d’équilibre de Mélissa Verreault. Mais l’atteinte de l’équilibre n’est pas définitive puisque la chute n’est jamais loin. Pas…

Cousins de personne : les origines

Tout a commencé par un article de blog somme toute assez rieur et fortement inspiré d’un texte mémorable de l’écrivain québécois Hubert Aquin,  « Nos cousins de France », … billet de style coup de pied dans la fourmilière – vous savez, cette fourmilière passéiste et souvent méprisante de la culture francophone non-hexagonale – qui a suscité des réactions à foison et fouetté les solidarités. Devant ce raz-de-marée fort inattendu, vos indomptables toutes dévouées se sont dit qu’il fallait faire quelque chose… quelque chose de solide, de construit, de pérenne, de solidaire, de rebelle, d’insoumis… quelque chose de québécois, quoi ! Les semaines passant, le délire…

Figures aquiniennes, un portrait

Tous les artifices de l’intrigue ne feront jamais oublier au lecteur que derrière cet écran de décombres se cache une pauvre loque qui se prend pour Dieu. Toute intrigue est dolosive, tout personnage une imposture. […] Quand tu liras ces lignes, je serai déjà absent ; et si je n’ai pas encore décroché, ce sera tout au plus une question d’heures ou de jours, car, à vrai dire, il me presse de te trahir. Hubert Aquin (1929-1977), Obombre. Et il l’a trahi, son lecteur, notre Hubert Aquin. Consciencieusement, méticuleusement, sans pitié aucune. N’hésitant jamais à bafouer ses attentes paresseuses, ses…

Catherine Mavrikakis ; Tout n’est pas mauve

L’avenir du Québec sera turbulent ou ne sera pas et je vais leur montrer, moi, ce que c’est que la fierté. C’est pas la Délégation du Québec à Paris qui va sauver le Québec, bande de caves. Ce sont ceux qui fabriqueront des manifestes pétaradants, des livres-bombes, des films qui feront voler en éclats toute cette belle fierté-là, tout cet establishment pourri du bon goût. Celui qui sauvera le Québec, c’est un artificier, un faiseur de terreur. C’est peut-être un Laflamme, un Laflamme-comme-on-ne-le-reconnaît-pas, un Laflamme-pas-encore-défiguré-par-l’idée-de-la-grande-littérature-québécoise-exportable-à-travers-le-monde, un Laflamme-avant-que-vous-l’ayez-neutralisé. Parce qu’au Québec, il faut hurler. Il faut que cela ait peur pour…

Le modèle SNCF

Au début, il y avait la France. On y parlait de multiples patois et n’y écrivait qu’en latin. Est ensuite arrivé le français, dans ce sens de la langue. Puis Rabelais et, enfin, une langue écrite qui se modelait sur le parlé, la parlure. En ces temps-là, le Roy envoyait des Français dans le Monde. Pour les couronnes d’Europe, c’était la course à la richesse des riches et de facto celle à la pauvreté des pauvres. On a appelé ça conquêtes et découvertes : c’étaient aussi des envahissements, du commerce triangulaire, et de la colonisation. Le Jésuite bourlinguait, mes amis : ça…

Emmanuel

•Hubert Aquin•Prochain épisode• Je ne suis pas un critique littéraire. Je suis le fils d’un écrivain qui ne publie pas (mon père entretenait une correspondance avec Jean Cayrol, éditeur au Seuil dans les années 70 ; il est entré à l’hôpital psychiatrique lorsque j’avais six mois. Trente ans plus tard, il m’a confié ses manuscrits inachevés). Je ne suis pas un critique littéraire, mais j’ai reçu un livre d’une éditrice canadienne : Prochain épisode d’Hubert Aquin, publié en 1965. Cet écrivain m’a fait penser à mon père. Il a écrit ce premier roman à l’hôpital psychiatrique, après avoir annoncé à la presse…

Exécution magistrale

•Catherine Mavrikakis•Les derniers jours de Smokey Nelson• Le dernier roman de Catherine Mavrikakis s’insinue avec brio dans les couloirs inexplorés de la peine capitale. « Il s’agit d’une association et d’un webzine destinés à faire connaître aux Français la littérature québécoise. Voudrais-tu écrire quelques mots sur le dernier roman de Catherine Mavrikakis ? » Aussitôt, j’ironise un peu – respectueusement : voilà un nom bien québécois ! « Son dernier ouvrage, paru chez Sabine Wespieser, s’intitule Les Derniers jours de Smokey Nelson, personnage qui voit se dérouler ses dernières heures avant sa condamnation à mort. » Aussitôt, je tique un peu – respectueusement : voilà un sujet…

Adieux contraires

•Vickie Gendreau•Testament• Je vais semer. Même si pas de terre, pas de terrain, même si une warp zone la jachère. Quand on pense à un testament, difficile de ne pas voir venir à soi une image sombre : les contours d’une future dépouille, le résumé bassement matériel de toute une vie, l’occasion d’un règlement de comptes, ou en tout cas, un adieu étrange qui a nécessité de se voir mort alors qu’on est encore vivant. Si le dictionnaire nous parle froidement d’un “acte unilatéral, révocable jusqu’au décès de son auteur, par lequel celui-ci dispose des biens qu’il laissera en mourant”, il…