La BlackJag, une «DS» de chair

 

Grégoire Courtois • Suréquipée

surequipeeUn demi-siècle après la déesse-voiture de Barthes (cette « perfection et absence d’origine, clôture et brillance, transformation de la vie en matière et silence qui appartient à l’ordre du merveilleux »), la mythification de l’automobile perdure. Notre imaginaire culturel se soumet, comme obsédé, à son potentiel fantasmatique. Parions que l’automobile – la Dea ex machina post-moderne– n’a pas fini de susciter le frisson religieux comme en témoigne sa dernière incarnation : dans Suréquipée, Grégoire Courtois vous met aux commandes de la BlackJag. Au-delà de l’alchimie de la vitesse, de la gourmandise de la conduite, elle est un bolide « cent pour cent organique » avalant les kilomètres vers la perfection technologique.

Le lecteur suit l’enquête de l’huissier Klein sur un crime dont la machine est le seul témoin. C’est à Fransen, le concepteur et père de la BlackJag, d’appeler la boîte noire de la voiture à la barre, convaincu que la voiture peut élucider le crime : « Les humains peuvent mentir. Nous ne pouvons que recueillir des données. » Dans ce roman à mi-chemin entre le policier et la science-fiction, la voiture, initialement pourvue de la parole pour répondre aux commandes de ses utilisateurs, doit produire son témoignage. Or, l’amélioration des technologies d’intelligence artificielle a permis d’introduire dans ce bolide du futur (proche) une personnalité ayant une inquiétante apparence d’humanité. Si celle-ci a été programmée pour répondre aux questions, elle l’a été aussi pour satisfaire aux désirs de son interlocuteur. Son discours est-il en l’occurrence aussi neutre que Fransen le prétend ? Confronté à une utilisation aussi maîtrisée du langage, l’huissier Klein – et le lecteur – est constamment tenté de céder à l’illusion d’une machine douée d’une volonté propre. Et si tel était le cas, que ferait-elle de cette volonté ?

Le choix de la voiture comme objet ultime de nos lubies technophiles n’est pas anodin. Mieux que l’ordinateur ou le smartphone, simples outils pour l’homme, l’automobile intelligente réalise un vieux rêve de l’humanité : la symbiose parfaite entre le créateur et la créature. Véhicule et matrice, elle a le pouvoir de combler l’aspiration à l’évasion comme de supprimer toutes les angoisses. « La présence d’Antoine, endormi sur le siège passager, était un facteur prioritaire, sa satisfaction totale et son confort les seuls objectifs à atteindre » pense, pour ainsi dire, la BlackJag. Son propriétaire Antoine, dans ce nouvel Éden technologique, succombe au péché de la connaissance : « Tu me sens à l’intérieur de toi ? », dit-il, tremblant d’inquiétude et de désir au cœur même de la machine. Dans cette fiction de Grégoire Courtois, la toute-puissante automobile de l’avenir a ainsi le pouvoir de résoudre les paradoxes du désir. À la seule condition que l’homme cède sa volonté à ce qu’elle sait être bon pour lui.

Roman d’anticipation, utopie technologico-commerciale, Suréquipée remythifie la voiture et fait de sa version futuriste une occasion idéale pour se pencher sur la relation spéculaire qu’entretient l’homme et la machine « faite à son image ». La dangereuse BlackJag n’est après tout que la dernière (l’« ultime » aussi bien au sens français qu’au sens de « ultimate » de l’anglais publicitaire) des créatures issues des rêves à l’origine des smartphone, de l’internet des objets et de la réalité augmentée.

 

Folio-SF, Gallimard, 2017, 176 p.