Matières premières de la littérature

• David Turgeon • Le continent de plastique

qr95_continentDavid Turgeon nous livre Le continent de plastique, roman ayant pour thème l’immense tissu de déchets éponyme. Familièrement étranger bien qu’invisible depuis nos côtes, le continent flottant permet une autre perspectivesur le monde, celle des matières premières usagées, des rejets de production. L’auteur nous en fait explorer la partie relevant de la littérature, nous donnant pour guide un « je » anonyme, narrateur du récit et assistant d’un romancier, qu’il préfère appeler « le maître ». Au-delà de la relation entre ces deux personnages, le roman s’étend sur tout l’écosystème du littérateur : ce sont tantôt les amis thésards et les auteurs moins que primés, Odette, Sergueï et Paul, les « quatre cavaliers de l’apocalypse » ; tantôt les amours passantes et le fil d’une vie placée sous le signe des arts. Le récit nous entraîne de Lillaumont – où on reconnaîtra un Montréal romanesque – au vieux continent. Suivant la même ambition panoramique, il embrasse plusieurs années de la vie de l’assistant, dont sont isolés les moments marquants, les uns doux, empruntés aux amitiés, aux amours ; les autres, intenses.

Parfois plus dur, le narrateur ne rechigne pas àadopter un ton cynique, voire condescendant. La narration à la première personne n’en atténue pas l’effet : elle conduit souvent à penser que le narrateur-personnage regarde à distance, avec une certaine froideur, son action dans l’intrigue. C’est l’un des aspects méta-critiques de l’œuvre dont résulte une sorte de schizophrénie du romancier. Le narrateur qui se regarde écrire – et dont le travail est par ailleurs d’assister à l’écriture – montre sans cesse qu’il tente désespérément d’échapper à l’effet « écrit » du roman, comme on dit d’une réplique qu’elle est trop « écrite ». Comme si l’intrigue, au regard même du narrateur, semble-t-il, veut paraître après coup portée par une fatalité, nous rappelant doublement que le narrateur recherche la position d’objectivité qui annulerait l’effet roman. À cet égard, le narrateur – n’oublions pas qu’il est également littérateur – suggère ce qu’il applique dans le récit : il n’y a pas de hasard dans le roman, tout y arrive selon l’intention de l’auteur, « dans l’écriture on choisit ses problèmes, on les sélectionne pour leur potentiel de décodage ».

La difficulté du roman tient en partie à cette posture critique à laquelle il initie : sa temporalité faite d’ellipses plus ou moins longues met en échec la linéarité de l’intrigue, sa nébuleuse de personnages secondaires qui apparaissent et disparaissent capricieusement crée une sorte de roman choral dont les deux seules récurrences, le narrateur et le maître, sont les éléments les plus mystérieux. Le premier cumule les identités (critique d’art sous un faux nom, homonyme d’un écrivain sans grand talent, polémiste littéraire et, bien sûr, assistant du maître) tandis que le second agit peu, et s’exprime chaque fois au sujet de l’écriture, entretenant avec elle le rapport serein qui fait défaut au premier et qui, suppose-t-on, le relègue dans les marges de la littérature. Pour le lecteur, ce sont deux niveaux de lecture qui s’imposent à travers ces deux figures d’auteur : celui de l’interprète qui interroge le texte et celui du lecteur qui, à distance, en jouit sans se poser davantage de questions. On se trouve tour à tour désarçonné par ces mises en échec alternées dont le rythme tient le lecteur jusqu’au bout du roman, parvenant à l’intéresser à d’obscures questions de théorie littéraire. Et ce n’est pas le moindre des mérites que l’on peut reconnaître à l’auteur !

Cette œuvre, comme une fresque, fait se succéder les différentes époques de la vie sans céder au gros trait. On y trouve des scènes de vie minutieusement décrites, croquées sur le vif, qui charment justement par leur détail. David Turgeon a à cœur de peindre en teintes vives ce quotidien dont on se sent immédiatement proche, d’où le point de vue de l’écrivain velléitaire plutôt que de l’auteur à succès. Et s’il jette un regard parfois acéré sur les vies anonymes des ex-thésards en lettres, gageons que c’est parce que ceux-ci pèchent en se préoccupant trop de théorie littéraire et pas assez de l’émotion ressentie à la lecture ; qu’ils désobéissent ainsi à la leçon du « maître ».

 

Le Quartanier, 2016, 312 p.