Qui sommes-nous ?

Force est de constater que le silence, le secret, la réserve, nous sont devenus insupportables. Il faut pouvoir montrer ses papiers en toutes circonstances, pouvoir répondre de soi, avoir des goûts, des partis pris qui nous construisent en individualité irréductiblement exceptionnelle. L’identité structure nos perceptions et habite nos relations ; une identité qui, aujourd’hui, se conjugue bien souvent avec visibilité et mise en scène de soi.

L’anonymat apparaît dorénavant comme un oiseau rare. À l’instar de cette auteure italienne qui, comme Réjean Ducharme, s’est jusqu’ici refusée à jouer le jeu médiatique. Si la volonté de discrétion de l’auteur québécois tient le coup, Elena Ferrante n’a pas eu droit au même traitement. Le dévoilement de son identité par un journaliste, parti à la pêche aux informations privées dans les états financiers de l’éditeur, choque par sa violence, et révèle une fois de plus la place grandissante accordée au « vécu » des auteurs dans l’appréciation de leurs œuvres. Pour que la lecture soit riche, il faudrait aussi pouvoir juger de la joliesse de leur minois, de leur situation financière, de leur famille politique et de leurs amants. Au reste, la littérature se peopelise et Réjean a encore plus de bonnes raisons de se terrer.

Nombres d’auteures et d’auteurs, en choisissant d’écrire sous pseudonyme, se détachent de leur notoriété et embrassent un véritable risque d’écriture : le texte sera publié seulement parce qu’il en vaut la peine. D’autres encore explorent les potentialités de la création littéraire en groupe, comme l’AJAR (Association des jeunes auteurs romands), qui a fait paraître son premier roman cet automne, Vivre près des tilleuls (Flammarion), écrit par dix-huit auteurs réunis à la même enseigne. L’anonymat moque ainsi l’institution littéraire : à qui, dès lors, remettre les prix et les honneurs ?

Cousins de personne, en proposant d’explorer les possibles narratifs, poétiques et de pensée qu’ouvre l’anonymat, a souhaité nourrir cet imaginaire, en questionner les enjeux littéraires et politiques. La littérature possède en effet de nombreuses armes pour déjouer la prescription ambiante du dévoilement à tout prix. Les textes réunis dans ce numéro nous emportent à travers des identités mouvantes, problématiques. C’est ainsi qu’on prend la route de la Cordillère, là où les plumes des trois poètes Roseline Lambert, Sébastien Dulude et Marie-Andrée Gill ondulent et se font écho. Annie Landreville nous invite à entrer dans la filiation comme un passage affectif qui dépasse le temps et les personnes. Emily Alberton, dans un texte librement inspiré du drame de Berck-sur-Mer, explore les troubles des gestes qui ne s’expliquent pas – les atermoiements identitaires. Joël Bégin, dans une échappée macabre, interroge l’impossible immortalité du souvenir, confrontée au passage du temps. Hector Ruiz choisit quant à lui l’absence au sens littéral comme prétexte pour ses personnages en décalage, échappés de leur routine, qui déambulent dans un centre-ville aux contours flous. Dans un essai foisonnant, Stéphanie Roussel et David Berthiaume-Lachance enquêtent sur un cas d’emprunt identitaire survenu récemment dans la revue littéraire Main blanche, et montrent comment ce hacking littéraire bouleverse l’institution éditoriale et nos manières de lire. Le quotidien de Nina nous est raconté de l’autre côté de la fenêtre par Céline Andréa Huyghebaert. Enfin, Marie Sélène nous offre une vie à l’antérieur de soi, avant le verbe, avant le nom. Le tout, joliment accompagné des photographies et collages de notre fidèle alliée, notre directrice artistique Justine Latour qui se joue des portraits comme personne.

Le thème de ce numéro constituait l’occasion parfaite pour la revue de lancer son premier appel de textes, fait exceptionnel qui deviendra la norme pour les numéros à suivre. Si les textes rassemblés ici sont bel et bien signés, on ne peut savoir avec assurance qui se cache derrière le nom, ni combien ils sont. Auteurs connus et inconnus se côtoient sans se connaître et leurs textes viennent à nous sans papier ni trompette, avec le panache de leurs seuls mots.