Nina

Lorsque la bouilloire siffle, elle attrape deux tasses sur l’égouttoir, les retourne, verse une cuillerée de café instantané dans l’une, dépose un sachet de Lipton dans l’autre. Ce sont des gestes automatiques qui laissent son esprit vaquer dans ce qu’il reste de ses rêves. Elle remplit les deux tasses d’eau bouillante, touille pour que le café ne fasse pas de grumeaux, fait tomber un morceau de sucre, touille à nouveau, dépose la première tasse sur la table à côté du journal déplié sur les actualités internationales, bâille, s’assied sur le comptoir de la cuisine. Quand il lève les yeux de sa page, il la voit qui regarde par la fenêtre.

Sa journée : identique à la précédente. Le thé, la douche, s’habiller en vitesse, sortir son ordinateur, lire ses mails et les nouvelles qui défilent sur son mur Facebook. Elle finit par être en retard, enfile son manteau. Jette un dernier coup d’œil au ciel figé depuis des jours dans un bleu monotone et froid.

Elle porte des escarpins beiges, surmontés d’un nœud qui devrait conférer à l’ensemble une allure féminine. Les semelles usées ne ponctuent plus ses pas de claquements. Elle sourit souvent. Elle triture aussi ses lèvres quand elle parle en public.

Son plus grand plaisir de la journée : les trajets en métro pendant lesquels elle peut enfin plonger dans l’univers des romans qu’elle dévore. Elle a toujours un stylo à la main pour souligner les phrases qu’elle aime, mais elle déteste tomber sur les traces que d’autres lecteurs ont laissées au crayon sur les pages. Son genre de prédilection : le roman psychologique. Son personnage préféré : Zeno Cosini.

Au moment de se lever du siège pour quitter la rame, elle a toujours l’impression de laisser tomber quelque chose et entend même parfois le bruit, le très long bruit de centaines de petites billes de plomb qui tombent et roulent sur le sol.

Ils mangent l’un en face de l’autre. Pas côte à côte. Elle engouffre son assiette en deux bouchées, et continue à racler du bord de la fourchette les quelques traces de sauce, parce que son cerveau, dupé par la rapidité de la manœuvre, n’a pas eu le temps d’émettre de message de satiété. Elle ne prend plus de café, et se sent beaucoup mieux. Mais elle n’a pas encore trouvé la boisson chaude, stimulante, qui puisse remplacer le rituel avec lequel elle avait l’habitude de conclure son repas. Alors elle saute la conclusion.

Avec lui, elle ne triture pas ses lèvres. Elle l’écoute raconter des choses qui ne l’intéressent pas, en attendant son tour, comme si c’était un mal nécessaire. Quand il ne finit pas ses phrases, elle se sent escroquée, parce qu’elle reste là, pendue à une suite de mots qui n’arrivent pas, alors qu’elle aurait pu consacrer ces secondes à quelque chose de plus intéressant.

Il n’y a pas de plantes dans leur salon, mais beaucoup de livres entassés par thèmes : éditeur, collection, couleur, taille ou nom d’auteur. Les bricoles qu’impose à l’appartement la vie qui s’accumule cherchent leur place entre les piles. La télévision diffuse ses images en sourdine. Elle s’assoit sur le sofa du salon et essaie de synchroniser les lèvres qui remuent sur l’écran allumé avec les phrases du roman qu’elle est en train de lire.

Elle change de pièce quand il allume la radio. Si on sonne à la porte, elle se regarde dans la glace et se recoiffe avant d’ouvrir. Parfois, elle lui dit : « Ouvre, toi. Je peux pas me montrer aux autres dans cette tenue-là. » Alors lui il est quoi, hein, s’il n’est pas les autres ? Elle dit : toi, c’est pas pareil.

Quand il lui souffle je t’aime à l’oreille, elle secoue ses cheveux avec la main comme si quelque chose était pris dedans.

Elle peut regarder la télé. Elle peut marcher dans l’appartement. Elle peut sortir la monnaie de ses poches et la compter. Elle peut tapoter les coussins pour leur redonner leur renflure. Elle peut parler. Elle peut allumer la lumière. Elle peut reposer le livre ouvert à l’envers sur ses cuisses et regarder en face.

Personne ne les voit.

À la fenêtre, seul le sourire d’une vieille photo de Nina Simone collée sur la vitre attire le regard des passants.