Lettre de Calamity Jane à sa fille

(inspiré de « Quatre autoportraits sans guitare »

ou « La ballade d’Elsie » d’Élise Turcotte)

 

Ma très chère fille

 

Quand arrivera le moment de me coucher dans un cercueil

je serai aussi blanche qu’une mariée de Chagall

et je flotterai moi aussi dans le ciel

 

À mes côtés

entre les planches

il y aura toutes mes vies

pour remplir l’espace

 

des origamis de fantômes pour orner mes cheveux

des collections d’insomnies

des mains de femmes pour recoudre ma robe

au cas

 

et des petits chevaux

des chevaux roses

ou bleus

comme dans Chagall

des petits chevaux de Tarquinia

peu importe

 

Pour Marguerite, Marilyn ou Martha

pour ce cortège de femmes

qui se déploie

comme les vagues vont et viennent

hors du temps

 

comme les légendes

les étoiles

les cowboys solitaires

comme nos mères absentes

et nos pères qui chantaient du Johnny Cash

bien avant nos naissances

 

 

J’ai follement aimé

boire cul sec le vent du désert

 

À chacune de mes fugues

je grignotais ma peur

de ne pas revenir

pour toi

ma fille de cortège

de mensonge

ma fille de Southern Comfort

sans nom encore

 

 

Il y a autour de nous

plus de vies que de vivants

plus de vies debout

que de vivants

plus de vies

que de gisants

 

Il y a des rivières

débordantes de truites sauvages

et du sable

encore du sable

du sable brûlant la gorge

laissé en héritage

à nos futurs enfants

 

À tes filles de lumière

qui s’appelleront Marguerite, Marilyn ou Loretta

 

Ou encore à tes fils de personne

ces corbeaux penchés sur mon cercueil

sans assez de plumes

pour me faire valser dans les airs

comme les mariées de Chagall

 

 

Quand on aura scellé dans le sable du désert

ce qui reste de mon corps

je pourrai enfin boire tous les fleuves

toutes les mers

j’avalerai les truites avec leurs écailles

mon gosier séchera lentement au soleil

 

Je ne chanterai plus

I’m a poor lonesome cowboy

 

je lèverai mon verre

avec Buffalo Bill, Brautigan, Marguerite, Marilyn et Loretta

d’autres évadés

 

Je te laisserai en héritage

le doute

les mensonges

 

des kilomètres de questions

des réponses caviardées

plaines des trous du réel

 

je te laisserai aussi

des pistes de vie

tu pourras les trapper

comme on chassait le lièvre

autrefois

 

je n’oublierai pas d’abandonner

quelques origamis

que tu mettras dans tes cheveux, ma fille

quelques origamis de fleurs blanches

pour que tu puisses trouver

pour que tu puisses toucher

du bout des doigts

un peu de ma vérité

 

Et alors nous boirons,

oui, nous boirons

à l’invention de la liberté

au silence de la mer quand l’eau s’est retirée

à toutes nos vies possibles

rangées dans de petites boîtes enrubannées