Hacking littéraire. Enquête sur une lecture suspecte

Note de la rédaction : On trouve dans ce texte l’usage du pronom « iel » pour désigner l’écrivain.e anonyme, ainsi qu’une féminisation des termes qui y sont rattachés. On ne peut pas déterminer, en effet, s’iel est un homme, une femme, ou bien une personne non-binaire. Tout l’intérêt de sa posture littéraire réside dans le fait qu’iel est une case vide impossible à genrer, teinter, statuer.


À la sortie du numéro d’automne 2015 de la revue littéraire Main blanche, affiliée à l’Université du Québec à Montréal, nous avons appris qu’un des textes parus dans ce numéro avait aussi été publié dans l’édition novembre-décembre 2006. Il était signé du nom de son véritable auteur (Vincent Beauchemin), mais le texte n’avait pas été republié avec son consentement… Il avait été soumis par une autre personne, dont nous ignorons encore à ce jour l’identité.

Kennet Goldsmith a proposé l’expression uncreative writing pour parler de ces auteur.e.s qui, refusant de créer de nouveaux textes, réutilisent des échantillons textuels déjà existants. Elle sert à penser les cultures du plagiat, de la copie, de la retranscription. Dans la même veine que Pierre Ménard, auteur du Quichotte de Jorge Luis Borges, l’écriture non-créatrice ne se contente pas de répéter : ce sont ses nouvelles conditions d’émission qui rendent la reprise originale.

Le « sans-titre » de 2015 n’avait été que minimalement modifié par rapport à sa version antérieure, mais l’anonyme y inscrivait des dispositifs performatifs inédits se jouant des traditions éditoriales. La singularité de l’œuvre tenait au caractère non consensuel de sa republication, qui ne relève pourtant ni du plagiat ni de la contrefaçon, Vincent Beauchemin figurant encore comme l’auteur du texte. L’artiste n’avait rien écrit ; son travail se déployait hors du texte. L’histoire que nous devions interpréter, comprendre, rapiécer devenait peu à peu la sienne. Qui était-iel ? Que cherchait-iel à faire voir à travers son travail ?

L’anonyme se rapproche aussi de ce que Patrick Tillard développe autour de la notion d’écrivain négatif, dont les racines se retrouvent dans le Bartlebly de Melville : « Ces écrivains (sic) n’étant pas directement destinés à la consommation […] remettent en jeu, par leur silence, l’ensemble de ce qui constitue l’institution littéraire et suggèrent l’incompatibilité entre le vécu et sa dévalorisation en mémoire littéraire. » (Patrick Tillard, De Bartleby aux écrivains négatifs. Une approche de la négation). Ceux-ci, celles-ci préfèrent se retirer de la scène où on les attend et ne pas se prêter au jeu éditorial. Qu’on pense au désir de Kafka de voir ses écrits brûlés, ou à celui d’Artaud d’en « finir avec l’Esprit comme avec la littérature » (Antonin Artaud, L’Ombilic des limbes, Le Pèse-Nerfs), il n’est pas difficile de retrouver cette posture de négation dans le champ littéraire.

S’il est aisé de faire correspondre le faux, la fausse Beauchemin à cette description, certains points achoppent. L’artiste a initialement proposé au comité de lecture de Main blanche le texte beaucheminien doublé d’un deuxième paragraphe, celui-ci inédit. Toutefois, l’équipe de rédaction ne trouvait pas celui-ci abouti, et tout le monde a convenu qu’il serait préférable de ne publier que le premier paragraphe. Aussi, celui ou celle qui a prétendu être Vincent Beauchemin a profité des attentats de Paris (et d’un parent blessé) pour élaborer une excuse quant au maigre travail de réécriture qu’iel avait accompli. C’est ainsi que l’anonyme s’est ri des instances éditoriales et, en feignant l’horreur, s’est assuré.e de pouvoir republier le texte sous sa forme originale. Grâce à cette performance, forme de readymade littéraire, l’artiste pointe les limites d’un système, amenant à repenser le travail d’écriture et de lecture en investissant ses failles. Le contrat tacite du jeu éditorial, qui promet une adéquation entre texte, auteur et identité sociale, est alors compromis. En ce sens, iel incarne aussi bien la posture de l’écrivain négatif que celle du hacker, toutes deux reposant sur un principe d’anonymat.

Ces tactiques lui permettent de poser un geste qui détruit pour mieux créer. Iel escamote le texte de Vincent Beauchemin afin d’en faire autre chose et de le dépasser. Gabriella Coleman aborde ce mode opératoire sous le principe du « lulz » – forme d’humour transgressif associée à la sous-culture entourant le collectif hacktiviste Anonymous –, qui caractérise cette zone grise où la pratique « artistique » devient aussi ludique que politique : « Les actions axées sur le principe du « lulz » perforent le voile consensuel quant à nos politiques et à nos éthiques, à nos vies sociales et à nos sensibilités esthétiques. Toute présomption de l’inviolabilité de notre monde devient des armes ; les trolls invalident ce monde[1]. » (Gabriella Coleman, Hacker, Hoaxer, Whistleblower, Spy: The Many Faces of Anonymous) Le hacker ne récolte aucun capital, ni économique ni symbolique, refuse de reconnaître la légitimité d’un système qu’iel ne considère pas comme valide. Du moins, nous le supposons. Ces motivations demeurent pour tous opaques, et cette opacité laisse justement aux artisans du milieu littéraire le travail d’interpréter l’œuvre problématique, de remettre eux-mêmes en question cette scène qu’ils nourrissent.

Pierre Bayard souligne, dans Et si les œuvres changeaient d’auteur ?, que « l’auteur est une machine à mettre en marche l’imagination et à sécréter, sinon un véritable roman, du moins des éléments de fiction, plus ou moins développés et coordonnés selon les fantasmes du lecteur et la place qu’ils accordent à leur capacité de fantasmer. »

Cette fiction se construit généralement autour d’une photographie, d’une entrevue, de récurrences textuelles. Évidemment le « sans titre » publié en 2015 ne s’attache à rien de tout ça. Le hacker s’amuse avec les attentes de son lectorat en présentant une scène pleine d’ombres et de costumes. Dans un jeu de présence-absence, et toujours par l’intermédiaire d’autres personnes (probablement fictives), il nous en parvient une image multiforme. Ainsi, quelques recherches sur internet nous permettent de supposer que Catherine Garneau, qui remarque – la première ! – l’existence du duplicata dans un article publié sur le site Artichautmag, est un pseudonyme. C’est aussi grâce au courriel d’un inconnu, Maxime Lorfèvre, que Vincent Beauchemin a appris toute l’histoire.

La reprise du texte beaucheminien est donc secondaire à sa mise en scène. La publication a des airs on ne peut plus conventionnels, étant même recensée et commentée dans une revue. Cette performance, en dévoilant les codes et les gestes propres à la création et à l’édition, auxquels nous avons tous été formés depuis l’école primaire, déjoue nos habitudes de lecture. Toutefois, s’iel remet en question les attributs de la figure d’auteur (relevant de son statut juridique et de ses compétences stylistiques), iel expose aussi son importance (en tant que figure imaginaire) dans le processus d’interprétation. Son effacement ne renvoie donc pas à sa disparition, puisqu’il ne nous est pas permis d’oublier son existence. Naît alors une figure de l’auteur à inventer entièrement, n’apparaissant que sous un mode imaginaire. En même temps que l’artiste hacker perce une brèche propice aux spéculations et à la réappropriation de l’événement à l’intérieur de scénarios imaginés, iel vient démontrer l’impossibilité d’une bonne lecture – celle validée par l’institution.

Par ce mouvement, l’œuvre s’ouvre, suivant la logique du code ouvert (open source). Une œuvre sans propriétaire, que chacun est libre de bâtir comme « appropriation en dehors de tout texte » (Patrick Tillard, op. cit.). Elle s’éloigne de cette « littérature contemporaine donn[ant] l’impression de tourner en rond […] parce que les œuvres plébiscitées par les médias semblent interchangeables [et] que les auteurs le deviennent à la mesure de cette représentation » (Ibid.). Cette méfiance des dispositifs médiatiques construisant la persona de l’auteur à l’écart de l’œuvre littéraire évoque la robuste éthique anti-célébrité[2] qui caractérise les balbutiements d’Anonymous : la reconnaissance sociale d’une personne est subordonnée à l’action collective. Ce modus operandi se base sur le partage d’expériences communes et solidaires.

Ce type d’expérience esthétique vise ainsi à revitaliser les relations sensibles qui composent la scène littéraire. En complexifiant le rapport entre l’auteur et son œuvre, le hacker rompt avec des traditions de lecture académiques. Il n’y a plus d’auteur à proprement parler, ni même de texte. Cette performance met en tension la notion de « littérature » et nous conduit à la considérer en tant que « rapport négatif à soi [.] [L]e mouvement qui la pousse à se supprimer au profit de sa propre question » (Jacques Rancière, La parole muette. Essai sur les contradictions de la littérature) redonne la responsabilité de faire signifier cet effacement aux communautés interprétatives qui en sont les témoins. Pour lire, il faut agir, chercher, expérimenter cet anonymat et se frotter aux lieux communs qui fondent nos rapports interpersonnels, trop souvent réduits à leurs rôles dans l’institution.

Quand on réalise que le « sans titre » publié en 2015 n’est qu’un texte-faire-valoir, sa lecture se révèle comme la clé de voûte d’une complexe mise en scène. Nous avons été piégés par l’illusion des acquis institutionnels. Et c’est l’inconfort d’avoir manqué de vigilance au cours de la lecture qui a activé cette étude. Si notre première activité de lecture était sous-tendue par une série de déterminismes, la reconnaissance de la performance nous a commandé la quête de nouvelles catégories – perte d’équilibre oblige – afin de comprendre pleinement l’expérience vécue.

Les stratégies hypermédiatiques (trolling, comptes multiples, immatérialité des échanges, etc.) déployées par l’artiste anonyme permettent le hack du système livresque traditionnel. Ce tour de force se révèle, en cela, symptomatique d’une réactualisation des modalités de l’écriture négative et du court-circuit critique qu’elle engendre. Le système prévalant à l’écriture et à la lecture se fissure. À travers cette brèche, nous apercevons un des envers de la scène littéraire. Nous avons été pris au piège, mais nous avons aussi trouvé, dans cette performance, une occasion de nous affranchir : si nous ne pouvons statuer sur les problèmes interprétatifs que posent le « sans titre » beaucheminien, le hacker, en pointant du doigt les dispositifs qu’iel a ainsi aménagés, nous invite à nous émanciper et revoir nos habitudes de lecture. À nous réinventer.


[1] Traduction libre de « Lulz-oriented actions puncture the consensus around our politics and ethics, our social lives, and our aesthetics sensibilities. Any presumption of our world’s inviolability becomes a weapon ; trolls invalidate that world. »

[2] Traduction libre de « 4chan was ground zero for a robust anti-celebrity ethic, a value system opposed to self-aggrandizement and the apparatus of the mainstream media » (Coleman).