Fernand en gloire

Comme d’habitude quand je retourne dans mon patelin, je bifurque par le village des morts, maintenant plus peuplé que le village des vivants, pour aller te visiter. Une fois dans le cimetière, c’est immanquable, je me perds et trébuche en te cherchant. Le monde est d’une noirceur à s’en péter les orteils un peu partout. Ne crois pas que je sois plus pessimiste qu’un autre ; c’est pas parce que le mal et la souffrance gagnent une grande bataille cosmique ou je ne sais trop, mais parce que ce monde est un fouillis pas possible, un énorme débarras qui a sa propre vie, qui abrite bêtes noires et fleurs d’orge et pots-de-vin, c’est-à-dire des formes plus nombreuses encore que les molécules d’une mole de miettes. Enfin. Pour dompter le chaos et y faire mon nid, moi j’utilise – mais chacun fait bien ce qu’il veut – un drôle de truc, un secret public des ancêtres : les mots.

Tanné de me farfouiller les pieds à loisir, je me décide donc à sédimenter le réel. Sans attendre je dis « Que les tombes soient ! », et les tombes sont. Elles apparaissent furieusement, autant de lampes d’hôtel qu’on allumerait en tapant des mains. À chaque pas, je répète mon petit manège pour voir plus clair et révéler les choses les plus banales : l’église, les couleurs de l’arc-en-ciel, les formes géométriques simples, les arbres, le gazon. Les êtres paraissent, se séparent, paissent, s’égarent au gré du regard. Je lis au passage des inscriptions lapidaires et retourne ainsi dans leurs tombes quelques Rosaire, Thérèse, Massicotte et Bouchard. Je laisse tout le reste dormir dans le creuset ténébreux de mon inattention et de mon ignorance.

Ah, je t’ai enfin trouvé. Je te prononce. Le couvercle de ton cercueil saute et la terre avec. Quand je viens te voir, ce n’est pas seulement ton nom que je soustrais à l’oubli, c’est ton corps même que j’exhume à petits coups de truelle de souvenirs. T’es à moitié recouvert ; je me penche pour dessabler tranquillement ton long visage, les profonds sillons de tes rides bronzées, tes cheveux blancs qui persistent. Je déterre tes mains de charpentier qui t’ont servi d’yeux pendant dix ans, ces mains qui pliaient drôlement chacun de tes billets de banque pour que tu puisses les reconnaître une fois au dépanneur, qui sortaient des chocolats aux cerises de sous ton matelas à l’hospice. Au poignet, on voit encore la marque de ta grosse montre qui dictait l’heure. Voilà ce qu’il me reste de ma mémoire d’homme de toi. Faut dire qu’on s’est connus en coup de vent, six ans à peine.

Devant ta tombe ouverte, la bonne vieille peur de la mort vient me taper sur l’épaule. Je me demande combien de temps passera avant que ton nom – et, au fond, je pense aussi et surtout au mien – n’évoque plus rien à personne, sinon par homonymie et consonance. Est-ce qu’un généalogiste du dimanche te fera prendre l’air un peu ? Ou bien tu finiras à ton tour en brin d’herbe quelconque, en gravure illisible, noyé dans la flaque d’os d’une fosse de pestiférés balkaniques, anonyme et oublié ?

Aujourd’hui, c’est décidé, je veux faire plus que me rappeler. Je veux te donner ta petite auréole, faire surnager ton écho, sauver ta peau, t’allumer comme les lanternes en forme de tombes, d’églises, de couleurs, de triangles isocèles. La gloire et le renom. C’est ça que je cherche. Comme le Christ ou Céline.

Je me penche pour te sortir de là avec une préoccupation pour mes lombaires, puis te balance sur mon dos en direction de la voiture. T’es pas jasant jasant, alors je te propose un road trip pour voir la parenté, découvrir les lieux de ta vie, t’entrer dans la légende. On passera à Lévis, Beaumont, Québec. Ta vie est contenue dans pas grand qu’on m’a dit. On ira écouter les tantes et les oncles faiblissants à Louiseville, Terrebonne, Saint-Augustin. Étais-tu dans les Chevaliers de Colomb, le Club de l’âge d’or, l’Association des aveugles, les AA ? Avais-tu des hobbys, des amis, des dentiers ? Paraîtrait que t’as passé dans l’armée comme du beurre dans la poêle ? On chassera ensemble les indices matériels de ta vie pour te les piner à la poitrine. On essaiera de reconstruire quelque chose comme une identité. Tu me pointeras les médailles, les photos, les signatures : je tirerai.

On n’est pas encore à Laurier-Station que le projet prend l’eau. Ça ramollit à vue d’œil. Il fait chaud, je brûle du gaz, tu restes muet. Je me dis plein de honte que tu n’es pas particulièrement matière à best-seller biographique. Peut-être découvrirais-je que tu as sauvé un pauvre des flammes à Lauzon, que tu trippais sur les trains, que tu chiquenaudais ta paie en bagosse, mais à quel prix de temps perdu, d’entrevues assommantes et de bouillantes insignifiances ? Les maisons construites et le bois scié ne portent pas ton empreinte. Ceux qui continuent ta lignée s’éclatent sur le territoire et se boudent silencieusement. Les quelques traces que tu as laissées dans ce monde se dissipent avec les pluies, et pourraient être celles de cent autres. Comme à peu près tout le monde, c’est une vie sans grand bruit qui t’attendait, j’imagine. Peu ont le loisir, comme Achille, de choisir – si tant est qu’on puisse se décider à l’encontre du Destin – entre une vie courte et glorieuse ou longue et effacée, entre mourir pour faire vivre son nom et vivre pour mourir pleuré par les enfants qu’on a faits pour ça. Pas certain que t’aurais choisi la première voie, de toute façon. Ni toi ni la plupart d’entre nous d’ailleurs.

Sans compter que je n’ai pas vraiment le temps. J’ai de la télé à rattraper, un gazon à faire, mes propres enfants à nourrir. Tant qu’à participer à l’oubli, autant le faire chez les vivants.

C’est décidé. Je revire de bord. Je vois du coin de l’œil des petites larmes qui serpentent jusqu’au collet de ta chemise.

Comprends-moi. Si j’avais été empereur, j’aurais pu te dédier une cité – Fernapolis, Fernograd, Fernville ; j’aurais pu instituer un culte en ton honneur, multiplier les statues à ton effigie à travers l’empire ; j’aurais pu te déifier. Tu serais passé dans les noms propres : on aurait dit beau comme un Fernand pour parler des petits vieux proprets. Mais mes moyens sont tellement limités… Tu diras que je me défile, tu auras probablement raison, mais même les quelques noms perçant les siècles deviennent minces comme des serviettes trop lavées ! Qui se souvient d’Antinoüs, le jeune amant d’Hadrien emporté par le Nil ? Une poignée d’historiens et les lecteurs de Yourcenar, peut-être, qui disait justement que l’immortalité des hommes ne sait pas dépasser quelques siècles. Le temps nous gruge tous jusqu’à la moelle, c’est pas juste un lieu commun. Le divin Homère lui-même est un pur inconnu, le nom de notre ignorance : était-il un seul homme ou bien plusieurs, aveugle et culturiste, bègue au côlon irritable ? Les conjectures vont bon train. Quelqu’un, je crois, a déjà dit : Tu es poussière et retourneras poussière, et avec ce petit tas, on fera quelque chose de nouveau. C’est comme ça que Jacques Cartier est devenu un pont et Marie Guyart, une tour. On prétend utiliser la toponymie pour sauver la mémoire, mais en fait, on substitue tranquillement un contenu à un autre. C’est vrai pour eux, c’est vrai pour nous.

Nous voilà revenus au cimetière. Viens, que je te redépose au fond de ta bière. Désolé pour les faux espoirs. J’espère ne pas t’avoir brisé davantage.

Au moment où je me penche pour te réinstaller, c’est de famille, mes sacrées lombaires craquent, mon aine flanche et toi tu glisses face première dans le mauvais sens du trou comme une planche qu’on poserait en travers d’un ruisseau. En un coup, toute la solennité et l’aura de chagrin associées à ta dépouille s’évaporent comme une goutte d’eau sur le feu. Je pouffe de rire dans la douleur. Bergson saurait expliquer pourquoi, mais moi je m’essaye pas. Tu redeviens peut-être le bouffon que tu as peut-être été, voilà ce que je me dis.

C’est surtout qu’il n’y a pas de mot pour ce qui se passe, là. Un vertige me prend soudainement devant l’immensité de la cartographie à venir, devant tout ce qui n’a pas son concept et qui appelle une vie propre. Un homme seul au cinéma, mâchouiller un brin de ciboulette, prendre un café en lisant les cours de la bourse d’une main et en claquant un maringouin de l’autre, deux êtres couchés tête-bêche, le souffle presqu’inaudible du vivant qui s’endort. Des noms devront naître, se mouvoir et mourir, tout comme leurs étymons avant eux. Les significations et les êtres s’éteignent et s’allument. Ils attendent toujours un redéploiement.

Au fond, t’es pris entre les deux mondes. Mi-gloire mi-raisin. On est toujours l’anonyme de quelqu’un, même affublé du plus grand des noms.

Fernand. Fer-nain. Pherne, hein. Ferme/an. Firmament. Tu es un point de départ, une pensée fugace s’effaçant sans doute, mais entraînant la suite du monde. Tu as vécu, Fernand ; c’est peut-être la plus grande réalisation qui nous est permise. Voilà de quoi se réjouir.