Chiaroscuro

Lune gibbeuse, mon ventre se remplit. Je lui souffle des mots comme pour le rassurer. Mais il n’y a rien à faire, la Lune sera pleine avec ou sans encouragements. La marée respire au son de ma voix. Me drosse les côtes de bois flotté. Des troncs d’arbres venus des montagnes par les rivières, le vent et les courants, s’échouent à mes parois. Coffin ships en frêne et en orme moisis par l’eau salée après des mois. J’essaie de parler bas. Elle est bête, la mer. Des morceaux de vitre d’une bouteille de vodka, des œillets de cannettes, de la mousse à emballer, des comprimés d’aspirine, elle prend tout sans questionner. À ce stade elle finira bien par s’étrangler. Mais la Lune grossit de plus belle, et l’inévitable ne vient pas. Une faiblesse, ma pitié, s’ouvre comme une blessure. Je me souviens, un soir de pleine Lune, d’avoir confié mon oreille au ventre de ma mère comme on écoute un coquillage. D’entendre un bruit cintré, des murmures de fantômes qui hantent une cheminée. Il n’y a personne pour écouter les voix de mon ventre. Ce secret qui m’habite est un secret juste pour moi. Une envie me prend de le porter pour toujours. Je mets des vêtements sombres et amples pour cacher l’éclat.

L’inévitable arriva. Mon ventre se cassa de l’intérieur. Tu es sortie en rampant, gluante de jaune d’œuf. Tu pleurais, ce qui a semblé rassurer les infirmiers. Ce n’est pas normal de venir dans ce monde sans qu’il nous grafigne, sans qu’il prenne une partie de nous-mêmes pour lui seul. Ils ont essuyé la résine sur ta peau aussi douce que du bois flotté, ils t’ont mise dans mes bras. Nous sommes parties trois heures plus tard sans rien signer. Je ne t’ai même pas donné de nom. Un nom ne sert à rien, à part aux autres. Tu n’auras pas de nom pour pas que le monde se serve de toi. Tu ne seras pas mon enfant, mais je t’aurai enfantée. Ne rien posséder et n’appartenir à rien, je me croyais incontestable dans ma certitude. J’aurais dû me douter qu’à force de tenir notre amour à l’écart, ce dernier penserait que j’avais honte de toi. Malgré ce qu’ils diront, je t’ai aimée. Quinze mois je t’ai aimée d’une foi limpide et aveugle comme la pluie sur la tôle qu’on ne questionne pas.

La Lune suivante, une lumière s’éteignit. J’ai ouvert les yeux dans le noir et je n’ai plus trouvé la mort suffocante. J’ai profité de ce sursaut de vitalité, j’ai pris les devants. Levé la main droite, prêté serment. Nous sommes allées voir la mer. Depuis nombre d’années que je vis en file indienne, évitant les flaques d’eau usée, contournant les ombres clandestines, imperceptible. Je me suis revue enfant, les galoches pleines d’eau puante, attrapant les grenouilles de l’étang. Une limace dans une main et une poignée de sel dans l’autre, me livrant au sordide par coup de théâtre. Je t’ai posée sur la grève et je suis partie en courant. Je n’ai pas cherché à comprendre. J’ai suivi la Lune et le son de ma voix. Il y a une raison, mais je ne la connais pas. De la même façon que les abeilles et les fleurs ne savent rien, mais servent bien à quelque chose. J’ai rebroussé chemin, glacée par un calme dans la cadence de mes pas. J’ai demandé des indications, semé des cailloux jusqu’à toi. La marée te happait comme un tronc d’arbre, et moi sur la terre ferme, je souriais à une passante qui poussait un landau de bébé. Je lui dis que j’en voudrais un, un jour, un enfant. Lorsque l’air est contraire, l’art c’est de paraître vivant. Arrivée à la maison, j’ai lavé tout ce noir, ce deuil, les mains nues posées dans l’eau du rinçage, des ossements. Plus rien ne m’effraie. Je crois bien que j’ai eu tort, mais ce tort n’a pas de nom.

Au procès, je rassemble mes cheveux dans une couette serrée pour enduire mes pensées d’empois. Elles sortent bien sagement sans se bousculer dans un rang trois par trois. Roides et plates. Le jury ne trouve aucune plissure dans mon récit. Pourtant il est incompréhensible, comme la vie. Ils n’auront jamais entendu quelque chose d’aussi incohérent et accidenté qu’elle. Elle est faite de toutes pièces. D’improbabilités. De fausses alertes, de fausses attentes, d’allons-y spontanés. De pannes d’électricité, de routes glacées en dents de scie, d’oh ça se peut pas laisse-moi recompter. De temps morts. Faite de trop de choses insolites, laissées au hasard, imprévues, sans remords. De salles d’attente, de vols annulés. De volte-face, de saignements de nez. De paroles lancées en l’air, évitées de justesse. Événements démembrés qui ne débouchent à rien. D’écarts marqués entre les mots et leur sens. De cordes effilochées. Avalanches. Ce qu’ils craignent c’est que je n’aie pas eu de motifs. Que je n’aie rien contrôlé. Que mon refus de logique remette en doute l’invention de l’ordre. Abolisse la feuille de présence, le panneau de fléchage, l’horloge.

Ils veulent entendre quelque chose de prévisible, terre à terre, tout à fait plausible et rigoureusement documenté. La preuve qu’on ne fait rien pour rien, même la vaisselle. Un pourquoi et un comment reliés en pointillés. Un mobile, un dénouement, impeccablement exposés avec des péripéties constructives qui font avancer. Ou même rien du tout, pas un seul incident. Une histoire qui ne parle de rien. Mais qui en dit beaucoup pour longtemps. On m’interroge, hoche la tête, me prie de continuer. On me regarde à la loupe, prend des notes comme on étudierait un insecte cloué sur un édredon. Ce qui les intéresse c’est de mettre le doigt sur un vestige du passé qui me talonne à mon insu. Aussi obstinément qu’un cil dans les yeux refuse de s’ôter. Ils guettent un accent régional, une dent ébréchée par le cadet, des indices de cours de piano. La scie du beau-père, les chansons de chorale, le gros œuvre de ma première maison. Une règle d’algèbre, une ancienne brûlure quelque part sur le dos. N’importe quoi pour planter un couteau dans une surface chrysalide, interrompre la métamorphose. Je leur parle d’éclipses et de nymphes d’eau salée. Dans le ciel, la nouvelle Lune. Visage indéchiffrable à l’œil au beurre noir.


Si ce texte s’inspire du drame de Berck-sur-Mer, il s’agit avant tout d’une œuvre de fiction. L’angle intérieur est voulu. Le désordre est une maison aux meubles dispersés comme après un tremblement de terre, mais on peut toujours y entrer par la trappe souterraine.