À l’antérieur de moi

Au commencement était le verbe, il est impératif : cochez.

Je ne sais pas encore dans quelle case je vais naître. Madame, Mademoiselle, Monsieur. Cela fait neuf mois que je tente de perdre le formulaire en fermant en vain les yeux. Quel que soit le degré d’ouverture de mes paupières, je discerne toujours un coin impudique de cette étiquette grisée qui dépasse de mes veines, d’un organe pas terminé, d’une pile de cellules en attente dans la peau qui me sert de placard à dénis. Madame, Mademoiselle, Monsieur.

À l’antérieur de moi, il y a des vents contraires. Des matins qui se lèvent, des marins qui échouent. Des journées qui s’achèvent, des esprits qui s’ébrouent. Des couleurs mélangées sans jamais obtenir un noir éternel, écho de sang-mêlé. Avant moi le déluge et la terre arrondie, l’herbe verte et les fruits qu’ils soient ou non maudits. Des étendues vagues et des sols boueux, où mes pieds ont foulé les terres de mes aïeux.

Que c’est flou quand j’ouvre enfin les yeux. Je n’y vois que d’autres globes, des iris mouillés. Je suis devenu un corps prêt et allable. Fait le voyage sans hublot. Eu un peu le mal de mère. J’aurai un prénom que je ne vais pas tarder à entendre, une silhouette dont je vais mettre longtemps à définir les contours, des réactions que m’auront transmises mes parents au cours d’une loterie cellulaire incontrôlée. Je découvrirai mon enveloppe comme obstacle, postée entre les autres et moi. J’aurais oublié tout ce que je savais d’alors, peau neuve face à une vie que je grandirai d’os et de réel.

À l’antérieur de moi, il y a un silence fou. Comblé de richesses d’or, tremplin de tous essors. Des augures sans figures racontent des histoires. Des mots qui ne disent que tout, vibrants de n’être que flous. Des ritournelles sans bruits, symphonie d’intervalles. Un chœur qui bat sans pompe, tachycarde immobile. Avant moi, l’absolu. Un rien où l’on est tout. Des réponses sans questions ni points d’exclamation. Tomber est impossible, pas plus haut, pas plus bas.

Je ne remarque pas le jour qui se lève, ne sens pas la nuit venir. Nul besoin d’être à l’heure, je ne porte pas de montre. Seules les surprises m’attrapent par le poignet, surveillent mes pulsations. Vivre à un rythme cardiaque non exhaustif.

On s’y engage pour moi. Un jour tu seras un nom mon enfant. Je profite de l’instant où je ne juge encore rien, excepté l’inconfort quand j’ai faim, quand j’ai froid. Je ne sais pas ce qu’est le rose, je ne sais pas ce qu’est le bleu. Je l’apprendrai, comme tous les mots, les voix et les gestes qui ne sont pas convenables parce que je m’appelle Aude. Je le devine à force de l’entendre. Je m’appelle Aude. On dit que je suis belle. Je m’appelle Aude et je suis belle. Et le papier grisé se noircit en cascade, de toutes les choses que l’on dit de moi.

À l’antérieur de moi, l’altérité n’existe pas. Et la différence un concept que je ne savais pas là. Seule la lumière fut, je faisais partie d’elle. Seule désormais je mue, on parle de moi en disant elle. J’étais l’océan, je suis devenue la lune. Croissante vers l’orage, bouche bée quand vient la foudre. J’apprends ce qui est bon, j’apprends ce qui est bien. Dès que maman sourit, je ne doute plus de rien. Dès que papa soupire, j’ai peur qu’il m’aime moins.

Un haut-le-cœur qui ne retourne pas l’estomac, mais les pensées. Comme si elles étaient dans une poêle et que chaque embûche les faisait sautiller pour ne pas qu’elles noircissent.

Aude aime bien ceci, Aude préfère cela. Des robes de préjugés. Des jeux de certitudes. Je ne parle pas encore que tout est dit pour moi. Je suis la dactylo de mon propre inventaire, le papier bien corné s’est durci comme une roche. C’est gravé dans le marbre qui me sert de mémoire. Mon corps qui l’enregistre prend une place grandissante. Il faut que je sois Aude, sinon je ne serai pas. Je me nourris d’attentes, marcher, me tenir droite, dire merci, prendre sur moi, et puis tout deviner sans l’expérimenter. Je sauterai les barrières qui empêchent de glisser d’une falaise X à un ravin Y. Intrépide baroudeuse bien que les jeux soient faits, je ferai du temps ma plus belle cicatrice.

À l’antérieur de moi, j’étais anonyme. Désormais je suis Aude. Mademoiselle est coché. Pas Madame, non. J’ai demandé pourquoi, on m’a dit qu’on ne naît pas femme, on le devient. Répondant par une moue, j’ai jeté le formulaire dans une poubelle sans fond.

J’abandonne l’abondance, enfilant l’habit d’un sexe au risque de m’y sentir à l’étroit. Je retrouverai ma trace près de l’écho d’autrui, ses yeux comme un miroir déformant mon singulier. On décollera à deux, pour rebondir tout seul. Plus loin que le bout de mon nez se trouveront les indices, entre beaucoup d’erreurs et quelques sursauts, qu’entre le juste et le bon il n’y a peut-être qu’un nom.

Loin. L’horizon semble loin. Je ne le connais pas. Je m’avance vers un inconnu qui m’importe peu. Je suis bien plus heureuse lorsque je n’attends plus que le temps me rattrape. Que le bonheur m’attrape.

Nommée pour exister. Poupée de moi-même, marionnette sans ficelles. Je m’étire jusqu’à m’envoler.