Clara et son ombre

Le maître avait dû remarquer que j’étais nerveux mais n’en fit pas mention. Il me montra une chaise, remarqua que son bureau affichait quelque désordre, s’enquit de mon intérêt pour une tasse de café. Une personne de sa connaissance lui avait offert une machine qui en fabriquait sur simple pression, disait la boîte, d’un gros bouton rouge et rond ; mais la marche complète et exacte de la chose appelait, admit-il, la connaissance d’arcanes divers que, pour sa part, il n’avait pas eu le loisir de déchiffrer. Je préparai donc moi-même deux tasses d’espresso. Le maître fit mine d’écouter l’explication que je lui donnais du fonctionnement de sa machine, me fit savoir qu’en l’occurrence il eût préféré son café long que court, conclut enfin que tout cela était décidément bien compliqué.

J’avais préparé un laïus vantant ma personne – ses qualités, ses acquis, ses objectifs de carrière –, laïus que je n’eus pas l’occasion de réciter : le maître déjà me montrait un pupitre, qu’une amie très chère, tint-il à me dire, avait récupéré à son attention, et qui me tiendrait lieu d’espace de travail. On avait parlé de moi en bien, laissa-t-il entendre ; le maître avait toute confiance que j’allais convenir. J’ai donc le poste, dis-je, un peu ébahi. Le poste, répéta-t-il, ah oui, le poste, c’est un poste en effet, convint-il, je suppose qu’on peut appeler ça un poste. Mais au fait vous êtes arrivé après l’heure prévue, remarqua-t-il enfin et à mon grand dépit, que vous est-il arrivé ?

J’étais confus. La ponctualité n’a jamais été mon fort mais tout de même, arriver en retard à un entretien d’embauche.

— Une mésaventure, échappai-je.

— Ah ! Racontez-moi.

— C’est sans intérêt, balbutiai-je, une banale altercation sans incidence, je ne vais tout de même pas vous lasser avec mes.

— Si si, insista-t-il, lassez-moi, ou plutôt non, je veux dire laissez-moi décider si votre mésaventure est oui ou non lassante.

Et je lui racontai par le menu une banale altercation sans incidence : un livreur trop pressé qui m’avait coupé la route, et que j’avais insulté. Quand j’eus fini mon anecdote, le maître suggéra simplement qu’il s’agissait d’une histoire intéressante, mais qui supporterait d’être légèrement récrite.

J’avais passé la dernière semaine à me familiariser avec l’œuvre du maître, mais je n’eus pas, lors de cet entretien, à faire montre de cette érudition nouvelle, ce qui m’arrangea. Sa bibliographie était déjà longue et j’avais été obligé de la parcourir au pas de course. C’était un écrivain volubile ; comme lecteur, je m’abandonnais plus volontiers aux livres courts. J’avais horreur, aimais-je à dire, du bavardage.

Au département, on m’avait remarqué ; ma thèse (Absence du personnage chez Raymond Loquès) suscitait des éloges que je ne crus pas immérités. Mais je ne souhaitais pas de carrière universitaire ; j’espérais mieux, ou en tout cas autre chose, que la rédaction routinière, entre quatre murs froids, de travaux à usage académique. Madame Ubalde, directrice du département, avait dû remarquer mes inclinations : c’est elle qui me recommanda chez le maître, que j’obtins de rencontrer une semaine plus tard, lors de l’entretien que je raconte ici.

En attendant cet entretien, j’étudiais son œuvre qui me rendait perplexe, ce que je laissais savoir à Paul (un camarade de labo avec qui je n’étais pas sans affinités). Quel ennui ! m’exclamais-je, parlant peut-être de L’ouvreuse de cinéma, ou peut-être de Réunion au sommet, je les lisais de toute façon en diagonale pour en finir au plus vite. Que tout ça est long ! Mais Paul ne partagea pas mon sentiment :

— Tu lis avec trop d’impatience. C’est une belle œuvre, un peu vieux jeu, mais bien faite, et surprenante. C’est un de nos grands écrivains.

En effet, l’œuvre du maître avait la considération d’un peu tout le monde dans le milieu littéraire. S’il vendait bien, on se réjouissait pour lui ; s’il gagnait un prix, et peu importe lequel, tout le monde jugeait qu’au fond il l’avait mérité. De surcroît, il était un habitué des cahiers livres de nos grands quotidiens, et sa chronique radiophonique hebdomadaire était écoutée : ma mère (j’aime beaucoup ma mère) en enregistrait scrupuleusement tous les épisodes. Bref le maître avait réussi une manière de grand écart : romancier exigeant, il obtenait un certain succès populaire ; personnalité médiatique, il émanait l’intelligence, la sûreté de jugement. Il n’y avait bien qu’une poignée d’aigris pour lui reprocher sa posture… sa position peut-être un brin hégémonique…

— S’il faut que la littérature produise ses vedettes, alors plutôt lui qu’un autre, disait encore Paul.

Bon, puisque c’était comme ça, j’allais faire mes devoirs : j’allais tout lire, mais sans y mettre non plus l’attention que j’avais donnée à mon sujet de thèse ; et j’espérais que le maître ne me demandât pas, examen d’entrée inopiné, de lui dire ce que je pensais, grands dieux, de son œuvre.

Ce qu’il ne fit pas, au fait.

— Je travaille, annonça le maître, sur un nouveau projet. J’en suis, à vrai dire, à rassembler des notes. Recycler un vieux bout de manuscrit d’il y a bien quinze ans. Pas tout à fait inédit, mais bon personne ou presque ne l’a lu. Je ne sais pas ce qu’il en restera quand j’aurai terminé. Au moins c’est un début. Je suis un peu dissipé, ces derniers temps. Trop de distractions à gauche et à droite. Et puis toutes ces sollicitations ! Je ne veux plus décrocher le téléphone. Vous devrez aussi répondre au courrier. Enfin nous commencerons par ça. Je préfère ne pas trop vous en demander, au début. J’avais engagé quelqu’un, il y a quelque temps, mais ça n’a pas bien marché. Alors nous irons par étapes, n’est-ce pas.

En réponse à quoi je me surpris à assurer le maître de mon enthousiasme et de ma vaillance.

(Je ne promis rien, heureusement, pour ce qui serait de ma ponctualité.)

— Ah. Une petite formalité avant que vous débutiez le travail.

Le maître avait, cela l’ennuyait fort mais bon la loi était la loi, quelques papiers à me faire signer. Un contrat d’embauche, plus exactement. Il fallait des documents, des signatures, pour l’impôt notamment, il n’avait rien contre le principe de l’impôt mais tout de même, c’est de la paperasse. Je feignis de lire les petits caractères et je sortis de ma poche de quoi signer le document.

— Stylo-plume, remarqua-t-il d’un ton approbateur (mais relevé d’une sibylline pointe d’amusement).

Je toisai l’objet comme si je ne le connaissais pas déjà. J’avais pour cet outil une affection sans borne. Le maître me laissa vanter sans m’interrompre la souplesse du stylo-plume, la douceur de sa touche, la grâce des formes qu’il dessinait sur le papier pourvu qu’il soit clément. Mon écriture manuscrite en avait été transformée. J’avais même résolu, lui affirmai-je avec aplomb, de n’utiliser que le stylo-plume, désormais, lorsqu’il faudrait écrire. Le maître opinait en souriant. Pour sa part, sa préférence allait à l’ordinateur, m’informa-t-il sans y mettre de cérémonie. Mais il avait toujours admiré la calligraphie bien faite. Un ami sien, dit-il, exposait régulièrement des toiles sur lesquelles il peignait au gros pinceau des caractères sans signification. Au pinceau ce n’est pas pareil, objectai-je puis, m’apercevant que j’outrepassais légèrement la réserve que j’imaginais devoir afficher à ce moment, j’ajoutai : Par contre, c’est plus spectaculaire. Puis je me penchai sur le contrat, gribouillai une signature, puis deux, m’enfargeai dans mon numéro d’assurance sociale, oubliai une minute mon code postal, remis enfin un exemplaire à mon nouvel employeur, qui le rangea dans un classeur métallique.

— Donc, vous écrivez, me dit-il.

Je répondis obligeamment à la question du maître.

— J’ai écrit quelques textes. J’en ai publié certains dans des revues. De bonnes revues. La Chamade, par exemple, vous connaissez ? Enfin des revues étudiantes, surtout. Et puis sur les réseaux informatiques, un peu. J’ai quelques manuscrits en chantier. Je ne sais pas lequel aboutira. Je suppose que je voudrai en faire un roman. Ah, il y a aussi bien sûr ma thèse.

— C’est très intéressant, s’en tint-il à affirmer.

Je ne dirai pas qu’à ce moment j’envisageais, même vaguement, que cet emploi durât au-delà d’un an ou deux, le temps de vivoter, de trouver autre chose, de monter ma petite affaire.

Chaque matin de semaine, entre neuf et dix heures, je me présentais au bureau du maître. Il y était déjà. Sa routine était inflexible. À cinq heures et demie il était en route, attrapait en chemin une viennoiserie tout juste sortie des fourneaux du boulanger, ainsi qu’un gobelet de café dont la seconde moitié serait souvent bue froide. Sitôt arrivé, il allumait son ordinateur qu’aucun câble ne liait à aucun réseau, vieille machine grise et célibataire nourrie d’électricité et de rien d’autre. Le système d’exploitation s’initialisait lentement ; le maître réfléchissait à sa stratégie : par quel chemin ferait-il passer son récit, quel nouveau personnage dessinerait-il, quelles paroles lui prêterait-il, quelle transition échafauderait-il afin de passer à la scène suivante, et cætera. Le document en cours apparaissait à l’écran, composé en réale de point quatorze, et le curseur papillotait patiemment. Comment faisait-on pour écrire avant l’apparition du traitement de texte ? se demandait parfois tout haut le maître.

L’écriture lui venait facilement ; et si elle ne venait pas, il n’en faisait pas un plat, il ouvrait un livre, ou alors le journal, ou bien encore il observait par la fenêtre la ville au réveil ; et puis il se rassoyait à son poste, et se remettait à écrire, effaçait un peu de ce qu’il avait commis quelques minutes plus tôt, recommençait. Fréquemment il ouvrait le dictionnaire. Pouvait même s’y perdre un peu, il y avait tant de mots intéressants ; parfois, au hasard du feuilletage, il en pigeait un qui l’amusait, et s’arrangeait pour le placer quelque part dans la suite du récit.

Passé midi, affirmait-il, ça ne sert à rien d’écrire, on ne fait jamais rien de bon. J’avais déjà classé une partie du courrier : c’était délicat, il fallait départager la correspondance privée, que je ne devais pas lire, des sollicitations professionnelles, qui n’étaient pas toutes bien sérieuses. Je reconnus assez vite les noms des amis du maître. Pour le reste, je prenais des notes que je lui résumais autour du repas de midi (que nous prenions à l’extérieur, habitude à laquelle il fallut bien que j’adapte mon maigre budget). La plupart des jours, nous prenions congé l’un de l’autre vers deux heures ; il allait se balader. Je sais qu’il aimait beaucoup aller au cinéma l’après-midi, quand il n’y a presque personne dans la salle.

Un midi il me demanda à brûle-pourpoint :

— Et votre chauffard, vous l’avez dénoncé à la police ?

Il me fallut quelques secondes pour comprendre qu’il faisait référence à l’événement qui m’avait servi d’excuse quand j’étais arrivé en retard à mon entretien d’embauche.

— C’était une voiture de livraison, se souvint-il, vous avez dû remarquer à quel commerce elle appartenait. Vous auriez pu facilement en informer qui de droit.

— Je suppose que j’aurais pu, admis-je.

— Vous ne l’avez pas fait.

— Non.

Le maître hocha la tête. Sur le moment, je crus qu’il approuvait simplement ma conduite – mais est-ce que j’avais sciemment réfréné un ignoble réflexe de dénonciation, ou devait-on mettre mon inaction sur le compte de la bête paresse ? Peu importe ; le maître, mentalement, prenait des notes.

Trois mois après mon embauche, la première version de Clara et son ombre était achevée. Je le sus car le maître, ce midi-là, commanda du vin. Nous trinquâmes à Clara. Le travail n’était pas terminé. Il fallait encore tout relire, affiner le style, éliminer les couacs, pendant que de mon côté je partirais à la chasse aux erreurs factuelles, aux défauts de continuité ; il m’arriverait de discuter avec le maître de la manière la plus élégante de renouer tel lien logique défaillant.

Au chapitre douze, j’appris (c’est le seul extrait que je relaterai ici) que Michel, le frère de l’héroïne titulaire, se fait couper la route par une voiture de livraison alors qu’il s’apprête à traverser la rue. Il insulte le chauffard qui l’a frôlé, frappe violemment l’habitacle (se fait mal du même coup, alors qu’il n’a même pas entamé la carrosserie), mais le véhicule fuit. Michel reste plus longtemps que moi au milieu de la rue, dans une hébétude certes également liée à sa quête du moment (Clara a disparu, il est parti à sa recherche). Les passants le regardent avec curiosité, peut-être avec pitié ; mes passants à moi ne regardaient rien d’autre, il me semble, que leur téléphone portable. Michel, brièvement, se dit qu’il va appeler la police ; il a reconnu l’enseigne du restaurant Le Marinier, il sait l’heure qu’il est, le recoupement serait facile ; mais une haute idée morale – ou quelque chose qu’il juge tel – l’en empêche. Le piquant étant que, deux chapitres plus tard, son enquête l’amène précisément au Marinier, où il croit reconnaître, assis près de la caisse, son chauffard, « un homme ordinaire au teint pâle qui attend un ordre ». L’homme semble usé, plus âgé que dans le souvenir de Michel, « comme s’il avait été sous le coup d’un mauvais sort qui aurait eu accéléré son vieillissement ».

Décidément, mes tâches commençaient à dépasser le seul exercice du secrétariat.

 

Lire encore David Turgeon
Les bases secrètes, Le Quartanier, 2012, 200 p.
La raison vient à Carolus, Le Quartanier, 2010, 64 p.
La revanche de l’écrivaine fantôme, Le Quartanier, 2014, 168 p.