Ta Mère, etc.

Cousins de personne est allé rencontrer Maxime Raymond, directeur littéraire des éditions de Ta Mère pour discuter un peu du travail atypique de cette maison d’édition, née il y a presque dix ans, et qui étincelle/crépite dans le paysage québécois par ses parti-pris littéraires et graphiques.


La naissance de Ta Mère ?

Ça commence avec un noyau de trois personnes, Guillaume Cloutier, Rachel Sansregret et moi. On était amis au cégep et très impliqués dans la revue littéraire au nom abject : Et l’écrit vint. On n’avait pas choisi le nom mais juste récupéré le projet qui était téteux à l’extrême. On a appris sur le tas. Après avoir fini l’école, Rachel nous a réunis pour fonder la maison. Elle savait que Guillaume et moi avions envie d’écrire de la poésie et elle rêvait de fonder une maison. On s’est donc donnés une micro structure qui permettait à chacun de pousser son objectif jusqu’au bout. Au départ, on avait envie de faire deux livres, celui de Guillaume et le mien. C’était un objectif tellement immense qu’on ne regardait pas plus loin. On s’est lancés de manière naïve dans l’édition, on n’y connaissait rien.

Quand est-ce que Ta Mère a passé la seconde ?

Pas très longtemps après le lancement de ces deux livres, on a eu la chance de recevoir un premier manuscrit d’un illustre inconnu, qui se trouve être Simon Charles, manuscrit que nous avons adoré (Les plus belles filles lisent du Asimov). On a décidé à ce moment-là de continuer l’aventure. On faisait tout ça à temps partiel, au travers des études universitaires et de nos emplois. Ensuite on a cherché des textes. On avait la chance d’être entourés d’amis qui commençaient leurs projets d’écriture. Ils ont embarqué avec nous, aimant l’idée de prendre part à ce qui se construisait de manière artisanale. C’était vraiment une constellation de personnes au tout début de leurs carrières qui ont décidé d’unir leurs forces. On ne recevait pas beaucoup de (bons) manuscrits à l’époque.

Je pense que l’idée de tout faire nous-mêmes, d’apprendre ensemble et de se foutre des structures existantes excitait tout le monde. On ne se reconnaissait pas beaucoup (je pense que c’est encore le cas) dans le milieu littéraire. On est partis comme se part un groupe de musique : dans un garage, avec les moyens du bord et avec une profonde insouciance. Nos réunions étaient le plus souvent des prétextes pour faire la fête. Le nom de la maison était une blague dans la liste des options plus sérieuses. On a pris la blague parce qu’elle nous faisait rire tandis que les noms « sérieux » ne nous plaisaient pas.

On n’a pas trouvé notre public rapidement, parce que c’était difficile d’avoir de la visibilité, surtout avant d’avoir un distributeur, mais je pense que notre vision des choses a toujours rejoint beaucoup de monde. Le design graphique des livres a évidemment été notre meilleure carte de visite.

Dans la tête de Ta Mère ?

On est quatre présentement : Rachel Sansregret, Benoit Tardif, Maude Nepveu-Villeneuve et moi. (Guillaume a quitté pour se consacrer à la musique.) De mon côté, je m’occupe de la direction littéraire ainsi que des relations de presse. Rachel est vraiment la mère de Ta Mère, responsable de la gestion de l’entreprise et de ses finances. Elle fait aussi la mise en page des livres. Benoit est le directeur artistique et graphiste. Maude s’occupe de tout l’aspect révision des épreuves. Elle m’assiste aussi dans la direction littéraire.

Comme on est avant tout des amis de longue date, notre rapport n’est pas professionnel au sens classique. On n’a pas de bureau, chacun travaille sur son morceau de son côté et on se réunit le plus souvent possible pour faire le point. Ce qui nous donne encore aujourd’hui une occasion parfaite pour festoyer un peu. Ta Mère décide de choses importantes en faisant la fête : on a donné en cadeau un quart de la compagnie à Benoit Tardif, notre illustrateur, sur un coup de tête pendant une fête de Noël.

Dans les pages de Ta Mère ?

Notre ligne directrice s’est formée d’elle-même. Du point de vue des projets, on a toujours travaillé avec les manuscrits qui nous plaisaient assez pour justifier les sacrifices de temps et d’argent exigés par leurs publications. On y va vraiment projet par projet, la connexion entre les œuvres s’est un peu construite d’elle-même. Nos livres nous ressemblent. Ils sont la parfaite représentation de notre vision de la littérature, où rigueur intellectuelle et rigueur d’écriture n’excluent pas la possibilité d’être parfois impertinents, d’être festifs, d’être vivants.

Je dirais qu’avant tout, on aime l’acte de raconter une histoire, surtout dans des formes moins classiques. On aime le récit, on l’aime décalé, sans que ça tombe dans la déconstruction. Beaucoup d’auteurs de théâtre avec lesquels Ta Mère travaille s’intéressent au conte de manière moderne.

On adore essayer de nouvelles choses, comme créer des rencontres entre un auteur et des illustrateurs ou créer des collectifs thématiques. On a un roman, Les cicatrisés de Saint-Sauvignac, qui a été écrit à quatre mains. L’idée était de voir comment on pouvait créer un texte cohérent et unifié en faisant s’entrechoquer quatre univers bien différents les uns des autres. On aime les projets étranges, comme par exemple M.i.c.h.e.l. T.r.e.m.b.l.a.y. qui mêlait récit d’espionnage pulp classique à l’idée de manuscrit retrouvé (à la Blair Witch Project).

On vient de publier une bande dessinée. Bien qu’elle ne soit pas expérimentale dans sa forme, c’était l’occasion pour nous de faire quelque chose que nous n’avions jamais fait auparavant, ce qui rendait le projet plus emballant.

Pour la catégorie essai, ça s’en vient. On attendait de trouver le créneau qui correspondrait à la maison, et je pense qu’on l’a.

En somme, on est prêts à tout pourvu que ce soit intelligent, fun et bousculant.

La tête des livres de Ta Mère ?

Dès le départ, on savait que Benoit Tardif ferait les couvertures. On a aussi décidé qu’il aurait le champ libre pour leur conception, leur style. Plus tard, quand nous avons commencé à faire des livres qui contenaient de l’illustration, Benoit a tenu le rôle de directeur artistique en guidant les dessinateurs qui travaillent avec nous. Le design graphique est excessivement important et c’est vraiment Benoit qui s’assure de la qualité de l’objet, par son propre travail et la direction qu’il donne à nos collaborateurs.

Ta Mère dans la société ?

Je vois une forme d’engagement dans notre travail : fonder une maison d’édition, se consacrer à la littérature dans un contexte où on a l’impression que sa place dans la société diminue, est en soi de l’engagement. Encore plus ici, où le marché est minuscule, il faut vraiment aimer ça et y croire.

Ta Mère dans quelles conditions ?

Les chiffres, côté tirage et catalogue, sont une nécessité plutôt qu’un choix délibéré. Trois contraintes majeures. Un, le temps : comme la plupart des membres de la maison font ce travail à temps partiel, le soir et les fins de semaine, il faut garder un nombre de projets qui ne rend pas le tout désagréable. Deux, l’argent : il y a un risque monétaire immense à faire de très gros tirages. On aime mieux commencer plus petit (entre 750 et 1 000 exemplaires) et réimprimer à la demande. On peut se permettre ce mode de fonctionnement grâce au numérique, qui rend les tirages en petite quantité abordables. Finalement, la dernière contrainte est la réception de manuscrits. Si on ne reçoit pas de textes qui, selon nous, valent la peine d’être publiés, on ne peut pas faire de livres.

Les rêves de Ta Mère ?

Le rêve est assez simple : pouvoir continuer à faire ce qu’on aime, longtemps. Déjà ça, ce serait merveilleux.

Propos recueillis par Marion Sénat