Le charme discret de François Blais

Loin de moi l’idée d’en faire une profession de foi, un statement, mais il faut bien dire les choses comme elles sont : Mitia et moi, on est pas mal à côté de la track. Au début, on n’était pas certains, on s’éloignait à petits pas, en faisant bien attention comme quand on marche sur une croûte de neige puis, quand on se rendait compte qu’on était assez loin, que plus loin c’était le point de non-retour, on revenait en courant. On s’éloignait mais on ne perdait jamais tout à fait la track de vue, puis un jour on s’est dit fuck et maintenant on est rendus si loin de la track qu’on entend même plus passer le train. Avant on se disait : ce n’est pas que l’empereur soit nu, non, c’est juste que sa toge est un peu mangée aux mites ; ensuite : d’accord, l’empereur n’a pas de toge mais il a au moins des sous-vêtements propres, la décence est sauve, et puis finalement on s’est regardés carré dans les yeux et on s’est dit : cet hostie-là se promène la bite à l’air ! Depuis, on fait semblant comme tout le monde de ne pas s’en apercevoir, mais c’est pour rire, on rivalise d’éloquence pour complimenter l’empereur sur sa tenue, on en met plus que le client en demande, et comme l’empereur n’a aucun sens de l’humour il accepte nos compliments comme si ça lui était dû, et nous on se fait des clins d’œil et on se donne des coups de coude et on s’amuse beaucoup. C’est grave ce que je raconte là, mine de rien : toute notre vie est basée sur cette blague et elle passe dans le beurre. Toute notre vie passe dans le beurre.
François Blais

Tiré de Nous autres ça compte pas de François Blais (L’instant même, 2007), cet extrait est sans doute un des plus emblématiques de l’univers de l’auteur. On y retrouve son humour, son style et son goût pour les références littéraires. On y retrouve aussi ses personnages types, un couple d’asociaux, à la relation plus filiale qu’amoureuse, tout ça enrobé de ce ton plus que familier par lequel il interpelle presque toujours son lecteur. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, tu me permettras, lecteur, de faire cet aparté pour te dire que, tout au long de cet article, je me donnerai moi aussi toute la latitude de te tutoyer gros comme le bras. Et bien que nous n’ayons pas, après tout, élevé les cochons ensemble, je t’enjoins de ne pas te laisser effaroucher par cette pratique, parce qu’elle sert avant tout notre sujet. En plus, je t’assure, tu t’y feras rapidement et notre lien n’en sera que plus fort. En fait, ce procédé est principalement dû aux tourments relatifs à la rédaction du portrait d’un auteur admiré. C’est une entreprise intimidante, crois-moi. Pour peu qu’on ait lu avec bonheur tous les livres de l’auteur en question et qu’on l’aime d’amour au point d’être tenté de remplacer par des petits cœurs les points sur les i, on a la désagréable impression qu’il lit par-dessus notre épaule et on est paralysé. Mais, si on a la chance que cet auteur soit François Blais, celui-là même qui n’a eu aucun mal à commencer un de ses romans par la première phrase de À la recherche du temps perdu, on se dit qu’on peut bien, nous aussi, lui emprunter quelques tournures, quelques artifices. D’où le tutoiement et cette digression.

[...]à chaque rentrée littéraire toujours plus foisonnante, quand on pense se noyer dans la mer des chefs-d’œuvre annoncés, des incontournables, des intenses et des sensationnels, la perspective d’un nouveau Blais est comme la bouée en forme de canard qui promet de nous sortir la tête hors de l’eau[...]

Maintenant, faisons les présentations : lecteur, je te présente François Blais, auteur natif de Grand-Mère, une municipalité fusionnée à Shawinigan en 2002, située dans la région de la Mauricie et décor de la plupart de ses romans. De l’aveu de l’auteur, ce fait notable est davantage dû à sa grande connaissance de l’endroit qu’à son potentiel dramatique (si tu prends la peine de chercher Grand-Mère sur Internet, tu verras qu’il dit vrai). Ayant publié son premier roman en 2006, il en a maintenant huit à son actif en autant d’années. Huit romans en huit ans, c’est beaucoup, tu me diras. Mais je te répondrai qu’à chaque rentrée littéraire toujours plus foisonnante, quand on pense se noyer dans la mer des chefs-d’œuvre annoncés, des incontournables, des intenses et des sensationnels, la perspective d’un nouveau Blais est comme la bouée en forme de canard qui promet de nous sortir la tête hors de l’eau, qui nous donne à croire qu’après les devoirs, on pourra jouer, enfin. Presque sans gêne à l’écrit – comme en témoigne la préface de Sam (L’instant même, 2014) où il se prête à un odieux chantage affectif auprès de l’Académie des lettres du Québec pour qu’on lui décerne le Prix Ringuet – François Blais fait preuve d’une timidité maladive en public.

En effet, dans ses entrevues papier, les journalistes prennent immanquablement la peine de préciser le désir de l’auteur de répondre aux questions par courriel. De la même manière, il s’est tant de fois illustré dans la discipline de la réponse monosyllabique lors de rencontres avec les libraires et autres cercles de lecture, qu’il est en bonne voie d’en devenir le champion national. On serait presque tenté de l’identifier à ses personnages qui se montrent si peu avenants à échanger avec leurs semblables mais, lecteur, je t’entends d’ici crier au crime de lèse-littérature et me sermonner sur le fait qu’il faut séparer l’auteur de son œuvre. Je me contenterai donc de t’entretenir de ses fictions.

Nous l’avons mentionné plus haut, François Blais prend un malin plaisir à créer ses histoires autour d’asociaux notoires. Quand ce n’est pas Iphigénie qui rampe sous les fenêtres pour échapper aux invitations de ses « amies » (Iphigénie en Haute-Ville, L’instant même, 2006), ce sont Mitia et Arsène qui décident de s’installer loin de tout dans un chalet au fond des bois (Nous autres ça compte pas, L’instant même, 2007), ou bien Pavel et Molie qui choisissent de vivre de nuit pour s’assurer le moins de contacts possible avec leurs semblables (La nuit des morts-vivants, L’instant même, 2011). Pourtant capables d’interactions sociales avec quelques membres choisis de l’humanité tels que leur famille, quelques connaissances ou voisins et autres barmaids, les personnages de Blais préfèrent définitivement observer plutôt que participer. Bien que cela soit très rarement précisé dans le texte, on les imagine dans la deuxième moitié de la vingtaine. Presque toujours affublés de prénoms improbables piochés dans la littérature, ils tirent leurs maigres revenus de petits boulots sans envergure ou de l’aide sociale. Lucides mais un brin pessimistes, ils savent que les couples ne durent pas, que leurs vêtements sont cousus par des enfants du Bangladesh et qu’on finit toujours par détester notre emploi. Faisant dans l’autodérision plutôt que dans le cynisme, ils se divertissent autant par la lecture de Joyce ou de Schopenhauer qu’en visionnant des films d’horreur. Brisant leur sédentarité seulement pour de longues promenades, ils sont adeptes de jeux vidéo et tirent un savoir aussi impressionnant qu’inutile de leurs pérégrinations sur Internet. Ni exclus, ni misanthropes, ni même ermites introspectifs à la Thoreau, les personnages de François Blais sont tout simplement des individus qui, dans la grande partie de Monopoly qu’est la vie, préfèrent faire courser la bottine et le petit chien plutôt que d’acheter des terrains et des maisons en plastique avec de l’argent sans valeur.

Maintenant lecteur, tu te demandes dans quel genre d’histoires peuvent se retrouver des personnages aussi spéciaux (et je te connais, tu dis « spéciaux » pour être poli, comme ta mère qui dit de ta coupe de cheveux que c’est « original » pour ne pas dire que c’est laid). Eh bien voici un échantillon de prémisses qui t’aideront à te faire une idée : lors d’une beuverie, un jeune homme mémorise à son insu le numéro de téléphone d’un graffiti lu dans les toilettes d’un bar et, un soir d’ennui, décide de vérifier s’il y a vraiment quelqu’un au bout du fil (Iphigénie en Haute-Ville). Ou bien : charmé par une de ses lectrices, un jeune auteur décide de rédiger sa biographie pour créer des occasions de la voir et de la séduire par ses talents littéraires (Vie d’Anne-Sophie Bonenfant, L’instant même, 2009). Ou encore : lorsque Tess et Jude décident de troquer le voyage virtuel pour la vraie aventure, ils ne voient que la rédaction d’un récit de voyage pour financer leur projet (Document 1). Et un petit dernier : trouvant un journal intime au fond d’une boîte de livres soldés, le narrateur tente de récolter des indices sur l’identité de son auteure, persuadé qu’elle est la femme de sa vie (Sam). Il faut bien le dire, chez François Blais, le chemin parcouru prend le pas sur la destination. D’ailleurs, d’aucun seraient tentés de dire que plusieurs de ses romans finissent en queue de poisson ou se mordent le bout de la queue. Et ils auraient raison. Mais en ne mentionnant que cela, ils omettraient de dire que c’est une des principales marques de son style, qu’il y a du grand art dans ces fins abruptes, de la maîtrise, que c’est entre autres par là que l’auteur nous prouve qu’il a fait ses classes. D’ailleurs, s’il te prenait un jour l’envie de poursuivre des études en littérature, je te conseille vivement de te pencher sur la fin dans l’œuvre de François Blais ou encore sur la place du narrateur. En effet, le narrateur peut être multiple et changeant, être un personnage de l’histoire ou nous en faire décrocher pendant quelques pages. Peu importe son état, ce qui est certain c’est qu’il est le maître de jeu et entraîne le lecteur où il veut avec assez de finesse pour lui conserver une illusion de volonté.

En vérité, en vérité lecteur, je te le dis, dans le grand train de la littérature québécoise, si les Laferrière, Tremblay et Laberge occupent les wagons de tête et que les wagons de queue sont bondés d’auteurs inconnus, François Blais, lui, a son wagon à lui tout seul, peut-être à côté de la track mais sur la sienne propre. Ni tout à fait grand public ni tout à fait ovni, mais à la fois underdog et superhéros. Tiens, ça ferait un bon titre pour une biographie.

Lire François Blais
Sam, L’instant même, 2014, 192 p.
La classe de madame Valérie, L’instant même, 2013, 402 p.
Document 1, L’instant même, 2012, 182 p. (2013 pour le format poche)
La nuit des morts-vivants, L’instant même, 2011, 171 p.
Vie d’Anne-Sophie Bonenfant, L’instant même, 2009, 246 p.
Le vengeur masqué contre les hommes-perchaudes de la lune, Hurtubise, coll. « Texture », 2008, 115 p.
Nous autres ça compte pas, L’instant même, 2007, 180 p.
Iphigénie en Haute-Ville, 2006, 204 p. (2009 pour le format poche)