Hoche’élague

J’ai commencé à bloguer en 2008, peu de temps après avoir emménagé rue Darling, dans le quartier Hochelaga (Montréal). C’est d’abord sur Cerné, qui servait à meubler mes nuits d’insomnie, que j’ai commencé à témoigner d’instants glanés ça et là dans la ville, au fil de mes parcours habituels. Cela coïncidait, à l’époque, avec un séminaire dispensé par André Carpentier à l’Université du Québec à Montréal, portant sur les écrivains déambulateurs : il faut croire que je me suis identifié à ce type de posture. Les textes qui s’y retrouvent ont servi à la matrice d’un recueil de fragments publié à La Traversée – Atelier québécois de géopoétique. Après avoir fait un saut sur Tumblr, sous le titre « notes de terrain / lignes de fuite », j’ai abouti sur WordPress. Ces infidélités de plateformes sont, bien sûr, assumées.

Bien étrange tâche de décrire ce que serait Hoche’élague – élément parmi d’autres de ma pratique scripturale –, sinon la poursuite de ce témoignage sur un quartier qui s’est fait le territoire d’accueil de ma vie montréalaise. Cet espace de publication qui recoupe à la fois des fragments de texte et des photographies est une espèce de cabinet de curiosités de mon regard plus que du quartier lui-même. Inutile de chercher ici ce qui pourrait être une synthèse du quartier, qui pourrait être l’apanage des sociologues ou des anthropologues, car de toute manière ce morceau de ville est toujours plus que ce que l’on arrive à en dire : on n’attrape toujours que des bribes de son bruissement, de sa rumeur.

Ces accidents de l’abandon, de l’organisation stricte ou de la surenchère m’apparaissent souvent comme la quintessence d’une vie de quartier réservée à la sourdine.

Depuis un peu plus de cinq ans, je tente d’illustrer des moments d’étonnement, en les traitant comme des petites entailles et des prélèvements faits sur le texte urbain qu’il s’agit de resserrer ou de détendre. Cela en essayant de ne pas succomber à la facilité du stéréotype associé au lieu ou encore à la tentation de l’embellir – en suivant, nez en l’air, les sirènes du renouveau –, de les détacher d’un passé de manufactures et de déshérence. Avec le temps, j’ose le croire, mon écriture s’est déployée par le biais de ma propre figure hochelagaise. Quant au volet photographique de la démarche, elle était plutôt accessoire il y a quelques années : il s’agissait, par l’image, d’ajouter de la texture, plus souvent qu’autrement avec un résultat mitigé. Je fais toutefois le constat aujourd’hui que cette pratique, secondaire au départ, s’est taillée une place à part entière dans ma façon de voir la ville. Je suis particulièrement attiré vers ces contrastes et décalages créés par le bric et le broc des ruelles. Ces accidents de l’abandon, de l’organisation stricte ou de la surenchère m’apparaissent souvent comme la quintessence d’une vie de quartier réservée à la sourdine.

Cet atelier d’écriture est aussi l’un des espaces d’accueil de Dérives, chantier littéraire collectif né d’une collaboration avec Victoria Welby et qui, depuis bientôt trois ans, accueille plusieurs collaborateurs et collaboratrices dont Myriam Marcil-Bergeron – estimée amie dont la sensibilité est à l’œuvre dans une écriture on ne peut plus précise – qui fait des apparitions ponctuelles sur Hoche’élague. Il s’agit essentiellement de faire résonner les lieux quotidiens des divers collaborateurs : chaque nouvelle contribution doit être créée à la confluence d’observations glanées dans notre quotidien et en fonction d’un texte précédemment mis en ligne par l’un des autres participants. Un volet de Dérives se déroule depuis un peu plus de deux ans sur Twitter sous les mots-clic #dérive et #nomdelieu, formant une mosaïque d’observations entreposée chez Welby. Deux livres d’artistes (l’un perdu aux frontières canado-américaines et l’autre toujours en cours de réalisation) disposent aussi d’une copie numérique en ligne. Quelques apartés de la part d’internautes ont vu le jour ainsi que des dérives sonores (à l’initiative d’Alice van der Klei), des photographies prises grâce à un appareil jetable et un pawnshop qui propose des contraintes d’écriture issues de captures d’écrans… Les règles entourant les échanges peuvent d’ailleurs être contournées à souhait – tant et aussi longtemps qu’il y a du plaisir dans la démarche. Ce work-in-progress est ouvert à tous ceux et celles qui veulent bien y mettre du leur. Il suffit de se manifester auprès des auteurs.

Entre un éléphant en résine de synthèse qui préside des parties de billard dans une cour arrière recouverte de gravier, des planches à roulettes qui prennent l’allure de prie-Dieu sous le kiosque du parc Hochelaga, un diable d’acier tordu servant au transport d’une télévision cathodique au milieu du parc St-Aloysius, des petits anges de plâtre au bord d’une fenêtre et sur lesquels repose un plumeau, des écoles abandonnées aux moisissures qui résultent en des midis d’attente de cris d’enfants, de mains empreintes de poussière de craies et d’insultes lancées au visage, le lecteur retrouvera des citations provenant d’œuvres alimentant une réflexion au long cours sur la flânerie et les représentations de l’espace urbain. En bout de ligne, j’espère qu’on y retrouvera la marque d’une empathie.