Oser la littérature (tout court) !

OSER, verbe trans.

[Suivi d’un inf. sans prép.] Entreprendre (de faire, de dire quelque chose) avec audace.

D’après le Trésor de la langue française en ligne.

Syn. : risquer, hasarder, s’aventurer, s’enhardir, tenter. Mais aussi : chiche ? même pas cap’ ! t’es-tu game ?

Ex. : « Heille, les tchums du Québec, si je lance c’te machine-là, vous êtes-tu game ? », Mélikah Abdelmoumen, « Coup de gueule – ou Cousins de personne (la France, le Québec et les « francophonies ») », le 3 juin 2012.

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Une forme d’audace est sans doute nécessaire pour promouvoir (diffuser, enseigner, éditer…) la littérature québécoise en France. Du moins lorsqu’on refuse de la considérer comme l’une des branches exotiques de l’arbre de la littérature française – ou sa cousine. Et surtout dans le cadre de l’institution universitaire. Mais si vous suivez ce webzine, vous êtes sans aucun doute déjà parfaitement au fait de ces difficultés, exposées avec brio par Adrien Rannaud dans la précédente édition de cette même rubrique « Ils ont osé ». Je vais donc aborder la question un peu autrement, afin de relancer le débat (voire d’alimenter la polémique) et de l’envisager dans la perspective du Centre d’études québécoises de la Sorbonne Nouvelle – Paris 3 que je dirige depuis le mois de septembre 2012.

La création de ce Centre d’études québécoises (CEQ), pratiquement contemporaine de celle de Cousins de personne, prouve que si la littérature française tourne indéniablement trop souvent le dos aux autres littératures du monde, elle ne tourne pourtant pas toujours en rond. Les études québécoises avaient fait leur entrée à la Sorbonne Nouvelle en 2007 avec la mise en place de la Chaire du Québec contemporain et profitent depuis novembre 2012 de l’arrivée de la Bibliothèque Gaston-Miron, déménagée de la Délégation générale du Québec à Paris au Centre Censier. Il y a donc une lueur d’espoir et même un soupçon d’institutionnalisation pour les lettres québécoises à la Sorbonne Nouvelle… Le mandat du CEQ est de développer les études sur et avec le Québec dans tous les domaines des sciences humaines et sociales et de diffuser ces recherches par-delà le cercle des seuls spécialistes « québécistes ». La perspective est donc résolument indisciplinaire (alors que l’interdisciplinaire maintient les frontières établies entre les champs d’étude) et engagée, car j’entends bien me saisir des études québécoises pour ré-ouvrir l’Université sur la Cité. En ce qui concerne la littérature, il s’agit d’ouvrir l’accès au canon de la « vraie littérature » – celle qu’on considère comme suffisamment légitime pour être enseignée et inscrite au programme des concours de recrutement – à des œuvres qui en sont exclues simplement parce qu’elles ne correspondent pas à la norme du « majeur » édictée par « l’Homme-blanc mâle-adulte-habitant des villes-parlant une langue standard-européen-hétérosexuel quelconque » (Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux) et j’ajouterais volontiers : mort… La modification du canon, plus radicale encore que son ouverture, passe par une transformation des habitudes de lecture. La rencontre avec les méthodologies développées au Québec permet justement de découvrir d’autres modes de réception et d’autres techniques d’analyse. La sociocritique, par exemple, offre des outils pour embrayer la lecture des textes, c’est-à-dire de les rebrancher sur leurs situations d’énonciation. Elle invite en outre à oser poser la question de savoir « ce que peut la littérature » (et non pas « à quoi elle sert », comme l’explique Marc Angenot).

Mais l’audace, on le dit peut-être moins, se fait aussi sentir de l’autre bord de l’Atlantique. Au Québec, je n’ai pas le temps de finir de me présenter qu’on me demande, voire même qu’on m’objecte : « Mais… vous n’êtes pas québécoise ?!? ». Qu’on me permette de répondre par cette autre question : « pourquoi diable faudrait-il être québécoise pour s’intéresser à la littérature québécoise ? ». Je pousserais l’audace jusqu’à proposer un diagnostic personnel. L’étonnement, provoqué sans doute par mon accent de France (car oui, les Français ont bel et bien des accents), est à mon sens doublement symptomatique. Tout d’abord, il révèle un sentiment d’infériorité intériorisé, car qui songerait à s’étonner de ce qu’une collègue s’intéresse à la littérature française sous prétexte qu’elle ne vient pas de France ? J’avance avec davantage de précaution un second diagnostic : l’interrogation relative à mon appartenance nationale ne relève pas seulement de la surprise mais aussi d’une perspective identitaire qui continue à marquer la lecture, sinon l’écriture, d’un large pan de la littérature québécoise. Sans nier l’importance du terroir dans la tradition romanesque au Québec, ni celle de ses « poètes du pays », il me semble essentiel de lire la littérature québécoise dans une perspective d’ouverture et de dialogue qui, par définition, déborde les frontières. Jacques Brault n’écrivait-il pas que « le concept même de littérature nationale est anti-littéraire » (dans « Mûrir et mourir », repris dans La Poussière du chemin) ? Les deux auteures invitées à la Bibliothèque Gaston-Miron au cours du mois d’avril 2013 permettent d’étayer cette affirmation mieux qu’une théorisation grandiloquente. Rita Mestokosho, poète de langues innue et française explique « écrire en français pour ne pas oublier [s]a différence ». Dans la postface de son recueil bilingue Eshi uapataman Nukum. Comment je perçois la vie, Grand-Mère paru chez Piekuakami (Québec) en 1995 et réédité en Suède par Beijbom Books, elle raconte : « Le français n’est pas la langue de ma mère. Mais le destin l’a mise sur ma route, et nous nous sommes apprivoisées. Nous nous sommes tellement apprivoisées que j’ai choisi de l’adopter. Ce ne fut pas un choix difficile car elle vit dans mes pensées quand le partage se fait sentir ». Comment mieux dire l’hospitalité d’une littérature qui échappe aux tentations du repli identitaire ? Sarah Berthiaume, dont la pièce Yukonstyle a été montée au Théâtre de la Colline à Paris par Célie Pauthe et au Théâtre d’Aujourd’hui à Montréal par Martin Faucher, invente une écriture dramaturgique à la fois intimement québécoise et aussi vaste que le Yukon, dont la devise donne la mesure : « Larger than life »… Un dernier exemple ? Invités à une table ronde en compagnie de la non-cousine Marie Noëlle Blais, les membres fondateurs de la revue Fermaille, « expiratoire de création littéraire » lancée en pleine révolte étudiante en février 2012, rappellent la force créatrice et subversive de la littérature. Pour Zéa Beaulieu-April, co-fondatrice de la revue, la poésie « a le pouvoir de remettre en cause tout ce qui est autrement respecté. Elle est haïe, parce qu’elle nous rappelle que ce qu’on nous rentre de force dans le crâne n’est qu’une face de la vérité. Elle est menaçante, parce qu’elle peut détruire le mensonge, ou au moins le faire oublier, un instant » (Fermaille. Anthologie parue chez Moult Éditions). Je ne saurais que lui donner raison. La véritable audace serait donc d’assumer, voir d’amplifier la menace bénéfique que représente la littérature pour oser changer le monde – ou, à défaut, le penser et le voir autrement.

La littérature québécoise, parce qu’elle est d’abord et avant tout littérature tout court, a la puissance de déstabiliser les discours ambiants, avec leurs lots de prêt-à-penser et d’idées convenues. Elle peut faire bouger les frontières, introduire des survenants et des québécoites venus des quatre coins du monde pour questionner les tracés identitaires. La véritable audace, dans un contexte où les Universités (se) coulent dans un modèle commercial et s’indexent sur une valeur marchande des biens de consommation, est peut-être là. Il s’agit d’oser faire l’expérience de la jouissance littéraire, par définition gratuite et subversive. Il s’agit de partager le plaisir du texte avec le plus grand nombre d’étudiants, de collègues et d’amis par-delà l’institution universitaire, dans la Cité. De Montréal à Paris, en passant par Tokyo, Johannesburg, Port-au-Prince et New York, il pourra alors être dit : ils ont osé ! Et cette audace voudra dire que nous aurons su prendre appui sur la littérature – et j’entends par là : toutes les littératures – pour imaginer le monde un peu différemment.

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Post-scriptum : Cette analyse semble malheureusement confirmée par l’annonce, ce 8 mai 2013, de la mise en place d’un nouveau programme collégial « culture et communication » qui remplacera le programme « arts et lettres », et dans lequel la littérature n’est plus qu’une option. La professionnalisation des études en Humanités, qui s’accentue des deux bords de l’Atlantique et partout ailleurs, passe par une opération parfois violente de débranchement de la littérature, dont on prétend qu’elle ne dit rien du monde – peut-être précisément parce qu’elle en dit trop, en nous apprenant à y vivre autrement. Dans un programme où l’appellation « objet culturel » se substitue au mot « œuvre », combien de collègues des cégeps pourront-ils encore « oser » la littérature (tout court), et pour combien de temps ?