Voyage entre les pavés

Heureusement, les littératures de ce monde, entités mouvantes, ne sont pas souvent faciles à circonscrire. On a même la nette impression qu’en cherchant à établir des liens entre leurs auteurs et une identité culturelle qu’ils n’ont pas vraiment choisi, l’essentiel des œuvres nous échapperait.

Si les Cousins de personne souhaitent faire connaître la littérature québécoise en France et ailleurs, certains d’entre nous auront envie de mettre à l’épreuve ce qui peut la définir. Car, on s’en doute, il ne s’agit pas de défendre une quelconque appartenance nationale (une littérature ne peut pas être meilleure parce qu’elle est propre à telle ou telle nation), mais plutôt d’abolir toute hiérarchie des grandeurs littéraires en faisant fi de la distance (la France vs la Francophonie). Il s’agit, du moins aux yeux de celle qui vous écrit aujourd’hui, d’une tentative collective de chasser l’idée de frontières encombrantes en accordant leur juste place à des auteurs et des éditeurs généralement ignorés dans l’Hexagone, non seulement pour cause de préjugés liés à l’ignorance – souvent réciproque –, mais aussi, disons-le franchement, pour de bêtes raisons de distribution et de coûts de transport.

Inutile de répondre à la question : qu’est-ce alors qu’un auteur québécois ? L’exercice apparaîtrait vain et ennuyeux, car son résultat, même étalé sur cent pages, serait forcément réducteur ou incomplet (il est sans cesse appelé à changer : on parle d’une entité vivante, et bien sûr multiple). Pour s’amuser un peu, on pourrait par exemple se pencher sur quelques exceptions, s’attarder, le temps d’un texte, sur un de ces auteurs et éditeurs qui n’entrent pas facilement dans une case, qui se sentent plus à leur aise de croître dans les failles, comme une herbe qui pousse mieux entre les pavés que dans une terre bien grasse : les inclassables, les mouvants, et de ce fait parfois les plus discrets. On pense aux éditeurs de textes étrangers ou d’écrivains migrants, aux auteurs qui voyagent, aux déracinés littéraires, ou bien aux collectionneurs de racines, aux éditeurs qui perdurent sans nécessairement faire de bruit, grâce aux effets d’un seul ingrédient qui se cultive à l’abri des contingences commerciales, en secret : la passion.

À l’image de quelques autres indépendants, L’Oie de Cravan* est l’une de ces maisons d’édition sans attaches dont la curiosité n’a pas vraiment de frontières géographiques ni même linguistiques prédéfinies. Nourrie au surréalisme, souhaitant décloisonner les genres, elle a depuis longtemps fait la preuve de son rapport singulier aux objets littéraires : on y publie depuis vingt ans de la poésie, des nouvelles, des bandes dessinées, des recueils de textes de chansons liés à la musique underground américaine, des textes courts en français et en anglais, à l’image d’un métissage bien montréalais, du croisement entre Amérique et Europe qui lui est propre. Fabriqués à l’opposé de toute préoccupation mercantile, ses projets sont avant tout choisis pour l’émotion poétique qu’ils suscitent. Chaque titre est confectionné avec soin, parfois cousu main, et imprimé à quelques centaines d’exemplaires.

 

Il n’a pas l’air vrai, ce type immense aux yeux ronds comme des billes, au sourire ahuri, vêtu d’un costume voyant et coiffé d’un panama, qui marche d’un pas lourd en se dandinant. Parvenu à mon niveau, il se penche vers moi de toute sa hauteur et me lance, d’une voix joviale et tonitruante : « Alors, on en profite avant que ça pète ? »

Thierry Horguelin, Choses vues

 

Thierry Horguelin, né au Québec et installé en Belgique depuis une vingtaine d’années, est un bel exemple d’écrivain à l’identité agréablement floue. Il a été critique littéraire et de cinéma pour des journaux et périodiques au Québec, en France et en Belgique, et travaille aujourd’hui dans l’édition. Il a publié à L’Oie de Cravan Le Voyageur de la nuit (2005), La Nuit sans fin (2009, réimprimé en 2012) et Choses vues (2012), de nombreux articles en revue, et tient depuis plusieurs années un blogue foisonnant qui vaut le détour, alliant histoire de l’art, observations déambulatoires littéraires, cinéphiliques et musicales, et qui emprunte son nom au roman de Raymond Roussel : Locus Solus.

De près ou de loin, dans chacun de ses ouvrages, Thierry Horguelin semble s’adonner au jeu de la transgression des limites entre vrai et faux, réel et fantastique, document ou fiction. On insistera ici sur ses deux plus récents livres. Dans Choses vues, un recueil de textes brefs subtilement agencés, le narrateur, au fil de ses excursions, fixe sur le papier le « mystère de certaines phrases captées au vol ». Il croque des scènes incongrues, des paroles d’inconnus un peu désaxés recueillies au hasard des rencontres, nous dévoilant les couches de réalité possible sous un quotidien qui, pour peu qu’on s’y attarde, qu’on se le tienne pour dit, se révèle n’être banal qu’en apparence. Entre Bruxelles, Montréal, Liège et Paris, dans l’autobus 4, une foire du livre, un Marché de la poésie, le narrateur sympathique, un brin mélancolique, brosse de petits tableaux aussi concis qu’intrigants, où flotte la présence fantomatique d’un Georges Perros ou d’un Jean Benoît, où l’on cède le micro aux vérités des clochards et des égarés.

Terminons d’une cerise sur le gâteau : La Nuit sans fin. Sept histoires pour occuper le jour. Trois des nouvelles de ce recueil ont auparavant été publiées, dans leur première version, sous l’enseigne de la très discrète revue Gnou. À l’image de cet animal à la fois bien réel et incongru, trivial et énigmatique, La Nuit sans fin nous promène sans cesse à la frontière d’univers familiers frôlant le fantastique. Le lecteur se laisse aisément prendre au piège de « L’affaire Dieltens », ressemblant à un article critique, où il est question de Duchamp et d’un faussaire moderne falsifiant ses propres œuvres, et qui a inspiré à Antoine Peuchmaurd la mystérieuse photo de couverture du recueil, sur laquelle on ne manquera pas de s’attarder. Ailleurs on rencontre « L’homme à l’anorak jaune », obsédant figurant, prisonnier des marges d’une télésérie policière américaine : « C’est une chose étrange que de visionner un film ou une série en se focalisant sur les arrière-plans et les bords-cadres de l’image. On développe un curieux strabisme de l’attention et l’on s’aperçoit que, la plupart du temps, on ne regarde pas vraiment les films. » On circule dans le dédale de mondes souterrains, où les passages entre passé et présent sont peut-être les seuls endroits habitables, comme dans cette histoire très troublante où l’on découvre que les anciens trous de souffleur des théâtres parisiens sont tous secrètement reliés entre eux, par en-dessous. Seule la mémoire des textes permet au souffleur de circuler, et paradoxalement, elle le maintient prisonnier tant qu’il n’osera pas la profaner en y allant de ses distorsions.

En plus de nous faire découvrir un auteur hors de l’ordinaire, ces détours vertigineux dans les fictions empreintes d’étrangeté de Thierry Horguelin nous auront permis de remarquer une fois de plus qu’en explorant les marges et les mondes parallèles, on n’est peut-être pas bien loin de pouvoir mesurer l’épaisseur du réel, et l’étendue des possibles.

 

 

* distribuée en France par les Belles Lettres

Choses vues, Thierry Horguelin, L’Oie de Cravan, 2012, 60 p.

La nuit sans fin. Sept histoires pour occuper le jour, Thierry Horguelin, L’Oie de Cravan, coll. « petites pattes à pont », 2012 [2009], 130 p. (ce recueil a remporté le prix Franz de Wever de l’Académie royale de Belgique en 2009)